Biennale de la Langue Française

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Le français, vecteur de culture(s) et de sciences

Professeur Manfred Peters
Président de l'Association des Facultés ou Etablissements de Lettres et Sciences Humaines des universités d'expression française (AFELSH)
Agence universitaire de la Francophonie

" Ce que je sais, c'est que le français m'envoûta : cette langue avait une saveur semblable à celle d'un fruit mûr dont le jus, sucré et parfumé, gicle dans la bouche à chaque fois qu'on y mord. Je découvris dans ses mots une force qui tend les phrases comme un arc, leur donne une consistance réelle, un relief, sans pour autant en altérer la pureté, un peu à la manière d'une source qui jaillit d'une roche, puissante et limpide à la fois. Le pope me donnait à lire des textes si beaux que les larmes m'en montaient aux yeux. Je découvris la violence et la tendresse, la gravité et la dérision, la rigueur et la désinvolture, dans cette langue qui respire la liberté. "

Ce texte est extrait du roman Athina de l'écrivain libanais Alexandre Najjar publié chez Grasset et traduit récemment en arabe grâce à un subside de l'Association des Facultés ou Etablissements de Lettres et Sciences Humaines des universités d'expression française (AFELSH). Depuis que je préside cette association, un des réseaux institutionnels de l'Agence universitaire de la Francophonie, j'ai pu découvrir aux quatre coins du monde - de Madagascar à la Tunisie, de l'Argentine au Canada, de l'Italie à la Géorgie - la vitalité de la langue française et l'amour qu'elle inspire.

C'est pourquoi j'estime qu'il n'y a pas lieu d'accréditer le discours sur la soi-disant décadence du français que l'on entend ci ou là et qui se réfère, comme le constatait déjà Bernard Cerquiglini lors du séminaire international sur les études françaises de 2003, au 18e siècle. Comparer l'Europe d'aujourd'hui à la grande, prestigieuse mais illusoire Europe francophone des Lumières, c'est oublier que cette dernière n'existait qu'à travers ses intellectuels et ses nobles. A cette époque, seuls quelques millions d'élus parlaient effectivement le français. Aujourd'hui, en revanche, la langue de Voltaire est la langue officielle de pratiquement toutes les organisations internationales, gouvernementales ou non : ONU, UNESCO, Conseil de l'Europe, Comité international olympique, etc. De plus, le français est parlé sur les cinq continents. Plus de 50 États et gouvernements sont membres de l'Organisation internationale de la francophonie. Cela signifie environ 113 millions de francophones réels (qui possèdent une maîtrise courante et un usage habituel), 61 millions de francophones occasionnels (avec une maîtrise rudimentaire ou un usage circonstanciel) et 110 millions de francisants et apprenants du français en dehors de l'espace francophone.

Mais la vitalité d'une langue ne se manifeste pas que dans les chiffres. Les façons de parler et d'écrire le français sont de plus en plus diversifiées, à travers toute la société et dans l'ensemble de la francophonie... Et des néologismes se créent de jour en jour… C'est une richesse et l'on ne peut que s'en réjouir. C'est grâce à ces diverses créations que notre langue peut persister et évoluer. Pour étayer cette assertion, je vous lis un petit extrait du merveilleux roman Les arbres en parlent encore (Albin Michel 2002) de l'écrivaine camerounaise Calixthe Beyala :

On chemina trois jours et trois nuits à travers vallées et collines ; on vit des sources comme celle-ci où les vents et l'érosion avaient taillé des nids dans les rochers ; l'eau y surgissait des profondeurs de la terre et les hommes pouvaient compter sur elle, même quand le soleil brûlait les vallées et que le vent n'apportait que poussière. On vit des singes sautiller de branche en branche en poussant des cris stridents ; on vit des rats palmistes ainsi que des grenouilles vertes sauter dans des marécages dans un bruit discret. Mais quand on vit le village des descendants des femmes-panthères, un cerne souligna le vide de mon esprit. Ce qui s'étalait sous nos yeux était à vous briser les vertèbres : des gens marchaient comme des survivants, seuls ou par groupes. Des femmes aux yeux marqués de khôl putaient assises sur des chaises en rotin devant les maisons de briques et de tôle ondulée. Des hommes damnaient leurs âmes en achetant ces femmes l'espace d'une jouissance. Des enfants se tenaient loin de leur mère afin de ne pas gêner des clients mais épiaient les couples par les trous lorsqu'ils se renversaient du vin dessus en se débraguettant ou lorsqu'ils baisaient. Des gens allongés sous des cartons cuvaient et des mouches dansaient autour de leurs bouches.

Voila un bel exemple d'une littérature française originaire d'Afrique qui enrichit et vivifie la langue à partir d'une culture spécifique.

Nous sommes donc bien loin d'une régression de la langue française. Tout au moins en ce qui concerne son dynamisme. Par contre, la question qui me semble incontournable est celle de ses ambitions.

Dans l'Histoire mondiale, la langue française a osé prétendre à l'Universalité, en étant le moyen de communication de tous les domaines de cultures et de sciences. Aujourd'hui, elle est contrainte d'accepter sa relativité en devant rivaliser avec d'autres langues pour dire la totalité des domaines les plus novateurs. Dans les consciences, la langue française s'est illustrée pendant longtemps par sa précision, sa codification stricte permettant à des individus de se rencontrer pour rendre compte des recherches et des découvertes. Le défi de l'actuelle francophonie est de revenir à cet emploi fondamental de la langue française dans les domaines de recherches et de s'y faire une place.

C'est donc surtout dans le domaine scientifique qu'il faut redouter la suprématie de l'anglais sur le français car beaucoup de savants privilégient l'usage de l'anglais dans leur terminologie technique. Qu'est-ce qui explique cette soumission ? Ma réponse à cette question s'inspire des idées de Gilles Boulet, Président de l'Université du Québec. Aujourd'hui, les scientifiques de chaque discipline se rassemblent en fonction de leurs recherches, sans tenir compte des contraintes géographiques. Pour communiquer aisément, les scientifiques souhaitent souvent la création d'une langue commune universelle ou l'acceptation d'une langue qui s'impose à tous, sans comprendre qu'il s'agit d'une chimère car l'évolution de la langue et de la science rend ce voeu impossible.

D'autre part, la science progresse grâce aux rencontres entre chercheurs, qui recherchent l'auditoire le plus large possible. L'érudit francophone pense aujourd'hui que l'utilisation de la langue anglaise est nécessaire pour être entendu et pour être connu. De nombreuses enquêtes révèlent que plus de la moitié des revues spécialisées dans le monde sont écrites en anglais. Le mal est encore bien plus grave pour la communication orale : nombre de congrès, de colloques, de symposiums ne prévoient plus qu'une langue de communication, l'anglais, même s'ils sont organisés dans un pays de langue française, avec une majorité de participants francophones. En matière de science et de technique, nous sommes en état de régression de la langue française, plus gravement encore dans le domaine de la communication orale qu'écrite.

Du reste, la majorité des scientifiques de langue française qui publient dans des périodiques anglo-américains ou qui prononcent des interventions en langue anglaise, procèdent eux-mêmes à la traduction de leur texte et le font dans une langue souvent pitoyable. Ils donnent alors à l'auditoire qu'ils recherchent l'impression d'une pensée nébuleuse et d'une démarche scientifique maladroite. Ils sont heureux de parler à un auditoire très large mais inconscients du fait que ces quelques milliers de spécialistes les jugent ineptes tandis qu'en français, ils auraient pu rejoindre un public plus restreint mais bien plus réceptif. D'autres scientifiques francophones communiquent entre eux, francophones, dans la langue anglo-américaine. Cette situation est absurde puisque des personnes s'expriment alors dans une langue mal connue pour des personnes qui ne la comprennent pas parfaitement.

Par ailleurs, les rapports de force qui s'établissent entre les langues vivantes sont dus à une forme de domination politique, militaire ou économique. L'hégémonie américaine s'appuie sur un pouvoir économique énorme face aux autres pays. Ce pouvoir économique a été mis largement à la disposition du développement d'une technologie de l'information extrêmement sophistiquée. Cette technologie de l'information et de la communication est presque entièrement anglo-américaine : la machinerie, le logiciel, les banques de données les plus vastes et les plus exhaustives sont américaines. L'accès à cette information, la plus complète, la plus récente et la plus rapide qui soit, doit passer par la langue de la machine, du logiciel et de la banque de données.

Le développement même de la science et de la technologie est une question de pouvoir politique et monétaire. Tous les gouvernements des pays industrialisés sont conscients de la nécessité d'un équilibre à maintenir entre le développement technologique et le développement économique. Cependant, seuls les Etats-Unis possèdent autant de moyens financiers. Les scientifiques qui veulent participer aux démarches les plus avancées ou au moins obtenir l'information sur les recherches de pointe, doivent passer par la langue du pouvoir monétaire.

Néanmoins, en tant que véhicule de la pensée, le français demeure indispensable pour ceux dont il est la langue maternelle. Rares sont les chercheurs qui peuvent s'exprimer avec la même précision, la même finesse en français et en anglais. Pour la plupart de ceux-ci, l'utilisation d'une langue autre que leur langue maternelle cause un préjudice à la qualité de leur travail. L'expression de leurs idées est moins nuancée, peut-être même incomplète ou maladroite.

Si les scientifiques et les techniciens francophones ne s'expriment plus qu'en anglais, la situation pourrait aboutir à une catastrophe, à la régression et à la chute d'une culture. Nous sommes face à un problème moral d'une grave importance qu'aucun scientifique n'a le droit d'ignorer. Pour contrer ce phénomène d'aliénation linguistique, chaque érudit doit refuser, de façon individuelle et collective, de s'asservir aux volontés d'une super-puissance. Chaque savant doit avoir la volonté de maintenir vivante la langue française au service de la science et de la technologie.

Le français est-il un vecteur de culture(s) et de sciences ? Cette question invite à la réflexion. On pourrait tout de suite y répondre par l'affirmative. En effet, a priori, la langue, quelle qu'elle soit, est un mécanisme permettant la communication entre personnes. Si l'échange porte ses fruits, on utilise la langue pour transmettre aux autres ses impressions et on évolue ainsi culturellement et scientifiquement.

Pourtant, cette question ne se pose pas en des termes aussi simples. En effet, il faut également s'interroger d'un point de vue historique, politique et économique. Il y a quelques siècles, dans un autre contexte, le français avait une plus vaste importance qu'aujourd'hui car toutes les nouveautés culturelles et scientifiques passaient par lui. Cette langue a connu une extension importante et d'autres langues ont même été éradiquées en sa faveur (le wallon en Belgique par exemple). En cela, on pourrait le comparer à l'anglais d'aujourd'hui : il a été un conquérant à ses heures.

De nos jours, le français est encore très dynamique. Il progresse toujours, de jour en jour, dans la plupart des domaines. C'est cela qui est important. Beaucoup de personnes l'apprennent parce qu'il est une des grandes langues mondiales mais aussi parce qu'il est un témoin d'une littérature très riche et d'idées novatrices d'une époque. Une grande majorité d'intellectuels apprennent le français pour puiser directement à la source du patrimoine gargantuesque francophone. En termes de culture, cette langue est et restera noble dans les consciences.

Mais il ne faut pas être naïf : cette langue s'essouffle dans des domaines plus techniques ou scientifiques, et ce pour les raisons que je viens d'évoquer. Pourtant, le français est, par sa nature de langue, vecteur de sciences. Il est impossible de le nier. Malheureusement, le contexte actuel semble lui préférer sa cousine germanique. Le français doit dès lors se battre pour persister, dans tous les domaines, en attendant des temps meilleurs. Il s'agit là d'un problème de conscience, de responsabilités à prendre, de la part de tous les francophones.

Professeur Manfred Peters
Président de l'Association des Facultés ou Etablissements de Lettres et Sciences Humaines des universités d'expression française (AFELSH)
Agence universitaire de la Francophonie
 

Sommaire des Actes de la XXIe Biennale

Les Actes 2005 de la
XXIe Biennale de la Langue française

Accueil

Sommaire

Séance d'ouverture
Jacques De Decker
Philippe Roberts-Jones
France Bastia
Roland Eluerd

Voeux

Quelle place pour la langue française en Europe ?


Synthèse rédigée par Roland Eluerd

En Europe et en Francophonie
Stéphane Lopez
Erich Weider
Alain Vuillemin

Sous le regard du monde
Jean R. Guion
Kadré Désiré Ouedraogo

Politiques et linguistique
Robert Collignon
Louise Beaudoin
Philippe Busquin
Manfred Peters
Jeanne Ogée

Regards européens
Claude Truchot
Frank Wilhem
Marc Wilmet

Le rôle des professeurs de français
Janina Zielinska
Raymond Gevaert
Robert Massart

Pour une rencontre des langues et des cultures
Mariana Perisanu
Françoise Wuilmart
Jacques Chevrier

Regards nord-américains
Alain-G. Gagnon
Victor Ginsburgh
Joseph-Yvon Thériault

Querelles à surmonter
Michel Ocelot
Edgar Fonck

Langue et littérature françaises de Belgique
André Goosse
Jean-Marie Klinkenberg
Jean-Marie Pierret

Poésie francophone

Claudine Bertrand
Eric Brogniet
William Cliff
Marc Dugardin
José Ensch
Jacques Izoard
Amadou Lamine Sall
Claire Anne Magnès
Philippe Mathy
Selcuk Mutlu
Anne Perrier


A la Une

« La culture suppose l'enracinement, la profondeur et la perspective d’un épanouissement sans cesse en progrès. »

Jacqueline de ROMILLY

Présidente d’Honneur de la Biennale de la langue française (2002-2010)

Dans Le Trésor des savoirs oubliés, Éditions de Fallois, 1998, p. 93