Biennale de la Langue Française

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LA LEÇON EUROPÉENNE VUE D'AMÉRIQUE : la pluralité des langues et la démocratie

Joseph Yvon Thériault
Chaire de recherche Identité et francophonie
Directeur du CIRCEM/Université d'Ottawa

Il est évidemment présomptueux pour un Nord-américain de discuter en Europe, notamment en Belgique et à Bruxelles, de la place du français dans la communauté politique européenne. Cette présomption se transforme en effronterie quand le conférencier n'est ni un spécialiste des politiques linguistiques, ni de la construction politique de l'Europe proprement dite.!

C'est pourquoi, j'aborderai cette question de manière oblique, par un double détour d'ailleurs : un détour par l'Amérique ; un détour par la démocratie. Deux routes où je me sens plus à l'aise que celle de l'évolution des politiques linguistiques européennes. En fait, ces deux thèmes, comme on le verra, sont intimement liés. Non pas par l'équation simple selon laquelle l'Amérique égalerait la démocratie mais selon la démarche comparative que nous a apprise Alexis de Tocqueville dans De la démocratie en Amérique.

On rappellera comment de Tocqueville, inquiet de l'émergence chaotique de la démocratie européenne, en ces débuts du XIXe siècle, entrepris un voyage vers l'Amérique états-unienne de manière à mieux saisir comment, sous d'autres lieux, sous un autre " état social ", la démocratie pouvait fleurir très différemment. Alors qu'elle s'affirmait, en Europe, de manières révolutionnaire, bruyante et conflictuelle, la démocratie américaine apparaissait à Tocqueville, tout à l'opposée, conservatrice, paisible et homogène.

La leçon américaine

Je reviendrai sur le contenu des affirmations de Tocqueville qui portent directement sur le rapport entre la langue et la construction démocratique des espaces politiques. Dans un premier temps c'est la forme du voyage de Tocqueville qui m'intéresse. Celui-ci voyait dans le détour américain une manière de capter l'avenir de l'Europe. " J'avoue, disait-il, dans son Introduction, que dans l'Amérique j'ai vu plus que l'Amérique "1 . Autrement dit, la leçon américaine de Tocqueville visait à montrer à ses compatriotes l'avenir possible, probable, de leur société si, comme les Américains, ils apprenaient à modérer les élans de l'égalité démocratique par l'amour de la liberté et de l'association. Pour Tocqueville, et sans faire les nuances qui s'imposeraient, l'Amérique était le futur des sociétés démocratiques, autrement dit le futur de la France et de l'Europe qui ne pouvait être autre que démocratique.

Il y a, plusieurs en conviennent, une hypothèse tocquevillienne dans l'évolution récente de l'Europe. " L'Amérique, l'avenir de l'Europe ". Si l'Europe s'est édifiée, à ses débuts, comme volonté de limiter la puissance des nationalismes rivaux qui ont engendré la suite horrible de conflits que l'on a connue au cour des XIXe et XXe siècles, voilà que, dans le processus de son édification, elle (l'Europe) en est venue à se présenter comme la seule voie possible pour les nations européennes de contrer leur inévitable déclin. Dans ce cheminement on est passé d'une référence endogène -européenne -à une référence exogène - américaine.

Ainsi, présente-t-on souvent, le marché européen, comme le seul espace économique susceptible de produire une émulation comparable au marché américain ; l'union politique des nations européennes, comme le seul contrepoids politique réel aux États-Unis d'Amérique ; la monnaie européenne, comme la seule devise capable de rivaliser avec l'étalon mondial qu'est devenu le dollar américain ; le mélange européen des nationalités, des langues et des cultures, comme la seule proposition cosmopolite attrayante, propre à la modernité avancée. Voilà d'ailleurs ce qui fait dire au sociologue allemand Ulrich Beck, " L'Europe doit faire sien le " rêve américain " dont le principe est : tu peux devenir un autre, tu n'es pas déterminé par ton origine, ton statut social, la couleur de ta peau, ta nation, ta religion, ton sexe! "2 .

Dans ce mimétisme américain où l'Amérique trace la voie à l'Europe, dans cette proposition, à peine voilée, de construire les États-Unis d'Europe, l'on assiste à un étrange silence sur la langue. Ulrich Beck, dans le texte que je viens de citer, énumère un ensemble de traits caractéristiques qui seraient indifférents en Amérique - l'origine, la couleur de la peau, la nation, la religion, le sexe - et incite les Européens à adopter pareilles attitudes identitaires. Il ne dit rien toutefois sur la langue, comme si elle était indifférente à la construction d'une Europe cosmopolite. Même chose pour son compatriote Jürgen Habermas qui perçoit dans la construction européenne une avancée pour l'agir communicationnel, c'est-à-dire une Europe politique dont la démocratie délibérative irait au-delà des identités nationales en s'appuyant uniquement sur l'adhésion à des valeurs politiques communes : le " patriotisme constitutionnel ". Rien n'est dit, ici aussi, sur la langue, où sur les langues qui présideraient à cette démocratie postnationale, pourtant essentiellement communicationnelle 3 .

Il se pourrait que ce silence sur la langue cache un non-dit sur la construction européenne et particulièrement sur l'hypothèse de la leçon d'Amérique de Tocqueville : " l'Amérique comme avenir de l'Europe ". Du moins, c'est l'hypothèse que j'aimerais développer, l'idée que la démocratie américaine s'est développée sur une mise en société fondamentalement différente de celle qui s'est historiquement développée dans les démocraties européennes. J'irai même plus loin en inversant les termes de la leçon d'Amérique de Tocqueville. Il y aurait " une leçon européenne " de la démocratie, fort différente de l'Amérique états-unienne, plus porteuse d'avenir à mon sens et, paradoxalement, à laquelle se raccrocherait aujourd'hui les propositions linguistiques et sociétales de la francophonie d'Amérique, notamment celles du Québec.

Langue et démocratie

Je traiterai cette question en revenant à Tocqueville. Non pas le Tocqueville qui cherche dans l'Amérique l'avenir de l'Europe, mais celui, présent aussi au fil des pages de De la démocratie en Amérique, qui scrute les différences de l'état social américain pour mieux comprendre le caractère paisible de cette démocratie. À la différence des penseurs contemporains de l'Europe, la langue chez Tocqueville est un facteur important.

Il voit d'abord une sorte de nivellement linguistique par le bas que la démocratie opère sur la langue, comme sur l'ensemble des mœurs et des coutumes d'une société par ailleurs. L'éloquence est un principe aristocratique. Chez les peuples démocratiques le langage est habituellement " claire et sec, dépourvu de tout ornement, et dont l'extrême simplicité est souvent vulgaire " (p.480). C'est pourquoi, pense-t-il, les Américains acceptent si facilement le caractère boursouflé de leurs écrivains et orateurs. Lors de son passage au Bas-Canada, Tocqueville ne sera pas sans noter une telle influence " démocratique " sur la langue parlée par les Français canadien. Ce nivellement est plus l'effet de la culture démocratique que sa cause (tous les peuples démocratiques auront à vivre ce processus, qui n'est pas sans grandeur pour lui).

Il y a toutefois, d'autres moments où, pour Tocqueville, le nivellement linguistique n'est pas uniquement l'effet de la culture démocratique mais l'une de ses causes. Ainsi, dans les derniers paragraphes du tome 1 de De la démocratie en Amérique, sent-il le besoin de résumer en un trait le point d'arrivé et de point départ de la démocratie américaine. On y trouve ici un autre rapport entre la langue et la démocratie américaine.

Il arrivera donc un temps où l'on pourra voir dans l'Amérique du Nord cent cinquante millions d'hommes égaux, qui tous appartiennent à la même famille, qui auront le même point de départ, la même civilisation, la même langue, la même religion, les mêmes habitudes, les mêmes mœurs, et à travers lesquels la pensée circulera sous la même forme et se peindra des mêmes couleurs. Tout le reste est douteux, mais ceci est certain. Or, voici un fait entièrement nouveau dans le monde et dont l'imagination ne saurait saisir la portée (p.376).

Quel est ce fait nouveau qui semble ici faire de l'Amérique, non plus le prototype des sociétés démocratiques - la leçon américaine -, mais une expérience unique, exceptionnelle, et je dirai, contre la leçon première de Tocqueville, une expérience non exportable ? C'est que ces hommes, pense-t-il, ont le " même point de départ ". Non pas que Tocqueville soit sans noter que l'Amérique est le lieu d'une immigration d'individus issus de langues, de religions, de nationalités fort disparates. Mais justement, pense-t-il, ce sont des individus qui immigrent en Amérique et le processus de construction de cette société les transforme irréductiblement en une race unique : " la race anglo-saxonne ". " Ainsi donc, affirmera-t-il, il n'y a plus, à vrai dire, que deux races rivales qui se partagent aujourd'hui le nouveau monde, les Espagnols et les Anglais " (p. 374).

Je me permettrai ici de faire une courte parenthèse sur ce que, dans ces passages, Tocqueville dit des Français du Bas-Canada4. Une telle parenthèse nous permet, par ailleurs de mieux comprendre la place que tient l'uniformité dans la vision tocquevillienne de la démocratie américaine. Et je cite :

Les quatre cent mille Français du bas Canada forment aujourd'hui comme les débris d'un peuple ancien perdu au milieu des flots d'une nation nouvelle. Autour d'eux la population étrangère grandit sans cesse ; elle s'étend de tous côtés ; elle pénètre jusque dans les rangs des anciens maîtres du sol, domine dans leurs villes et dénature leur langue. Cette population est identique à celles des États-Unis. J'ai donc raison de dire que la race anglaise ne s'arrête pas point aux limites de l'Union, mais s'avance bien au delà vers le nord-est (p.373).

Parenthèse sur laquelle je reviendrai, en conclusion, car je crois que Tocqueville se trompe en associant les Français du Bas-Canada à la culture anglo-américaine ou, comme on le dit aujourd'hui, à l'américanité5 . Si cela est vrai des moeurs, cela s'avérera faux de leur culture politique qui dépendra, ainsi que l'on s'apprête à le voir, plus de la leçon européenne que de la leçon américaine. En fait, Tocqueville minimise, lui aussi, dans cette référence particulière, la langue comme opérateur de frontières politico-culturelles.

L'exceptionnalisme américain

Mais revenons sur l'exceptionnalisme américain que décrit Tocqueville. Un immense continent dont le processus de construction transforme ceux qui y habitent dans " la même civilisation, la même langue, la même religion, les mêmes habitudes, les mêmes mœurs, et à travers lesquels la pensée circulera sous la même forme et se peindra des mêmes couleurs ". Quand Ulrich Beck incite aujourd'hui les Européens à plus d'Amérique, à n'en point douter, c'est à cette idée de l'Amérique tocquevilliene qu'il nous renvoie. L'Amérique qui ne naît pas comme projet national - culturel - mais comme microcosme d'une civilisation moderne déjà réalisée, un projet cosmopolite avant la lettre.

Cette caractéristique - un continent sans frontières nationales -- les États-Unis d'Amérique la tiennent de leur histoire particulière, celle d'être une " société du nouveau monde ", une " société neuve ". Dès le départ, les Fondateurs de l'Amérique ont en effet cru voir dans le nouveau continent une nouvelle terre promise où l'humanité pourrait se reconstruire sur des bases nouvelles, brisant les anciennes filiations et créant un homme nouveau. C'est l'idée qui prendra forme plus tard sous les notions de " frontières " et de " creuset " (melting pot). Ainsi, à la différence de la vieille Europe où la frontière est ce qui sépare, divise, trace le contour d'humanités particulières, la frontière américaine est ouverture à l'expansion continentale, une ligne à franchir dans la longue marche de la civilisation contre la barbarie. Son expansion est le creuset d'un mélange inédit dans l'histoire.

Une telle idée est toujours présente aujourd'hui, notamment dans la légitimation américaine de la guerre en Iraq. L'Amérique n'est pas une puissance impérialiste comme les autres, elle a la mission quasi providentielle d'ouvrir les frontières du monde au pluralisme. à la liberté et à la démocratie. De la même manière, le " creuset " américain n'est pas la reconnaissance d'une diversité nationale, ethnique ou linguistique qui cohabiterait en interface - à la manière des nations européennes -- mais une réalité qui surgit de la fusion, du mélange de toutes les différences. Dans le pluralisme américain, ce ne sont pas des communautés qui portent ces différences mais ultimement l'individu qui les a emmagasinées dans sa mémoire ethnique. C'est ainsi, par exemple, que David A. Hollinger pourra affirmer dans Postethnic America que se généralise, aujourd'hui aux États-Unis, une ethnicité sans groupe ethnique6.

On est ici en plein coeur de ce qui différencie le modèle sociétal américain de la plupart des autres sociétés du monde, y compris des autres " sociétés neuves ", c'est-à-dire des sociétés issues de l'immigration. Car même dans ces dernières, notamment le Canada, tant francophone qu'anglophone, cette idée d'une société sans histoire, sans tradition, sans filiation, essentiellement ouverte vers l'avenir, ne fonctionnant pas comme une communauté politique ou une nation, mais comme un réseau en expansion, ne fut pas l'expérience historique dominante - du moins jusqu'à tout récemment. C'est pourquoi ce modèle est inexportable et ne saurait servir d'étalon à l'Europe qui participe d'une autre tradition de la co-existence historique des langues et des nations.

La leçon européenne

Quelle serait alors cette autre tradition d'aménagement de la pluralité plus caractéristique, de l'Europe, et je dirai plus caractéristique, de l'histoire effective des démocraties modernes en général ?

Comme l'Amérique, l'Europe politique est constitutive de l'idée moderne de la démocratie. Seulement, la démocratie européenne ne s'est pas forgée, à la manière de la démocratie américaine, sur l'idée d'un homme surgit de nulle part, une page blanche individualisée sur laquelle pouvait s'inscrire la quintessence de l'humanité. L'enjeu de la démocratie européenne a été moins de créer un homme nouveau que de constituer des lieux où pouvaient se réaliser des choix politiques collectifs.

C'est pourquoi, comme le rappelle Marcel Gauchet, la nation fut au coeur de l'histoire de la construction de l'Europe7. Certes, précise-t-il, l'idéal civilisationnel des Lumières, et par delà, de la modernité politique, est cosmopolite. Il s'est agi d'asseoir la civilisation sur des principes universaux que l'on peut réduire à deux : les droits de l'homme et la libre circulation des marchandises. Il est apparu rapidement toutefois que ces principes civilisationnels n'obligeaient aucunement les peuples à se gouverner eux-mêmes. Un monde administré par une technocratie économique et régulé par un système juridique international serait suffisant pour maintenir ces pratiques civilisationnelles, comme le propose d'ailleurs le projet néo-libéral contemporain et comme plusieurs craignent d'y voir la sanction dans la Constitution européenne actuellement proposée. Autrement dit, l'idéal civilisationnel des modernes n'est pas directement politique, il a fallu pour qu'il le devienne que l'on définisse des " lieux de l'homme ", des " corps politiques " chargés d'articuler une volonté politique à ces idéaux de civilisation.

Les nations furent historiquement ces lieux où la démocratie a puisé, dans une même communauté de référence, de mémoire, de tradition, de langue, la substance que la civilisation moderne ne produisait pas spontanément. L'Europe est par excellence le lieu des nations. Alors que la démocratie américaine s'est aménagée et pensée à travers l'idée du réseautage infini des individualités humaines, la démocratie européenne a fait sienne l'interface des communautés politiques, des traditions et des langues nationales. On a ici une autre leçon de la démocratie. Pour que celle-ci fonctionne adéquatement, pour qu'elle ne se cristallise pas dans une pure administration des choses et des hommes elle a besoin d'entretenir la pluralité des lieux qui lui donne vie.

Certes, on pourrait imaginer de transformer l'Europe en une grande nation républicaine, dotée d'une seule mémoire politique, d'une identité commune et d'une langue unique. Ce serait, on en conviendra, faire violence a ce qui a forgé l'Europe des quatre derniers siècles. Ce serait aussi un pari fort difficile étant donné la nature continentale du projet. Plus les sociétés sont vastes, plus les raisons communes de vivre-ensemble, autres que les raisons utilitaires et la soumission aux même lois, s'estompent. Si l'Amérique états-unienne a pu se modeler à partir d'une telle matrice rappelons que, pour Tocqueville, c'est en raison de la nature exceptionnelle de sa genèse comme société d'individus.

Les commentaires précédents ne sont pas un plaidoyer contre l'Union européenne8. Il y a de bonnes raisons de penser que la construction de l'Europe s'inscrit dans un processus de transformations des sociétés contemporaines irréversibles où les regroupements régionaux supra-étatiques sont essentiels pour s'ajuster à une socio-économie mondialisée. L'idée, selon laquelle l'Europe a mis fin, du moins dans un horizon prévisible, aux possibilités de conflits sanglants qui ont embrasé l'Europe des nationalismes aux cours des XIXe et XXe siècles, reste un argument puissant en faveur de l'Europe. J'identifie simplement ici " une leçon européenne " de la démocratie qui m'apparaît différente de celle tracée par l'Amérique états-unienne, une tradition qui pointe vers une autre manière d'aménager la différence en démocratie, une Europe des peuples, avant d'être l'Europe d'un peuple. Il serait dommage à mon sens que la démocratie accouche d'une seule manière d'être en société.

La langue et la défense des mondes communs

C'est ainsi que je pose la question de la présence de la langue française dans la gouvernance européenne. Celle-ci ne se limite pas aux rôles de la France et des intérêts français. Elle ne saurait non plus se réduire à une simple mécanique individualisée de pluralité linguistique. Cette question s'inscrit dans une proposition plus vaste qui milite en faveur du maintien des langues et des cultures nationales dans l'édification du monde qu'annoncent l'Europe et la mondialisation. Elle est complémentaire de la défense et de la promotion des autres langues européennes ainsi que des espaces nationaux qui leur donnent vie. Le cosmopolitisme, comme le plurilinguisme individualisé, qu'il soit européen, américain ou mondial, ne peut à lui seul assurer la pérennité de la diversité culturelle. Il faut des mondes communs pour que l'humanité soit la terre de tous les hommes.

J'ai souligné plus haut comment je pensais que Tocqueville s'était trompé en identifiant le caractère des Français du Bas Canada à la vaste édification continentale de la civilisation anglo-américaine. J'aimerais terminer sur cela, ce qui permettra d'insister sur le fait que la pluralité des nations présente dans la leçon européenne de la démocratie n'est pas uniquement un héritage disponible aux fils et aux filles de la vieille Europe mais aussi disponible aux fils aux filles du nouveau monde.

À plusieurs moments de leur histoire, pour des raisons qu'il serait trop long d'expliquer ici, les Canadiens avant 1840, les Canadiens français de 1840 à 1960, les Québécois et les autres francophonies canadiennes ont refusé le mythe américain du creuset où, pour reprendre l'affirmation de Tocqueville, " l'on pourra voir dans l'Amérique du Nord cent cinquante millions d'hommes égaux, qui tous appartiennent à la même famille, qui auront le même point de départ, la même civilisation, la même langue, la même religion, les mêmes habitudes, les mêmes mœurs, et à travers lesquels la pensée circulera sous la même forme et se peindra des mêmes couleurs ". Ils ont rêvé, et ils rêvent encore, d'établir à partir du foyer des rives du Saint-Laurent, autour de la langue française, une autre manière d'être américain, une autre manière d'aménager la différence, en interface à l'Amérique anglo-saxonne et non pas, comme le flot d'immigrants qui ont peuplé l'Amérique du nord, une intégration en réseau à la civilisation nord-américaine.

Ce projet, c'est celui que trace la leçon européenne. Le Québec est une anomalie en Amérique, mais pas dans le monde. C'est pourquoi j'ai dit ailleurs que le combat québécois n'est pas celui de l'américanité, comme l'enjeu de la diversité des langues et des peuples en Europe n'est pas uniquement européen, il est le legs européen à l'humanité plurielle, celle de la diversité culturelle par le maintien de la pluralité des langues et des corps politiques qui donnent vie à la démocratie.

Joseph Yvon Thériault
Chaire de recherche Identité et francophonie
Directeur du CIRCEM/Université d'Ottawa

Notes

1. Les références au texte de Tocqueville sont puisées dans, Alexis de Tocqueville, TOCQUEVILLE De la démocratie en Amérique Souvenirs, L'Ancien régime et la révolution, Paris, Robert Lafont 1986. [RETOUR]

2. Ulrich Beck, Pouvoir et contre-pouvoir à l'ère de la mondialisation, Paris, Aubier, 2003, p. 196. [RETOUR]

3. Voir notamment de Jürgen Habermas, Après l'État-nation. Une nouvelle constellation, Paris, Fayard, 1998. [RETOUR]

4. Sur le voyage qu'effectua Tocqueville dans l'ancienne Amérique française, voir, Alexis de Tocqueville, Regards sur le Bas-Canada. Choix de textes et présentation de Claude Corbo, Montréal, Les éditions typo, 2003. [RETOUR]

5. Voir Joseph Yvon Thériault, Critique de l'américanité, Montréal, Québec Amérique, 2002. [RETOUR]

6. David Hollinger, Postethnic America. Beyond Multiculturalism, New York, Basic books, 1995. [RETOUR]

7. Marcel Gauchet " Le problème Européen ", Le Débat, mars-avril 2004, no 129, p. 50-67. [RETOUR]

8. Cette conférence a été prononcée au moment où se déroulait, en France et au Pays-bas, la campagne pour la ratification du Traité constitutionnel européen, qui fut comme on le sait rejeté par les deux processus référendaires. [RETOUR]

 

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Les Actes 2005 de la
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Présidente d’Honneur de la Biennale de la langue française (2002-2010)

Dans Le Trésor des savoirs oubliés, Éditions de Fallois, 1998, p. 93