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Lise GABOURY-DIALLO

Collège universitaire de Saint-Boniface (Manitoba), Canada


Les francophones de l'Ouest canadien: production et vie culturelles


Comment procéder pour présenter une rapide topographie retraçant l'évolution des pratiques culturelles dans l'Ouest, et sur quelles pratiques faut-il s'arrêter ? Les arts de la scène, les arts littéraires, les arts visuels, l'apport des associations, festivals, et groupes communautaires, bref tout ce que les termes pratique culturelle évoquent ? Pour les fins de cette étude, nous avons choisi de faire valoir ce qui est directement lié à l'utilisation de la langue française et d'un patrimoine particulier, notre objectif étant de mieux cerner la spécificité d'une production culturelle francophone de l'Ouest canadien pour ensuite commenter son originalité et sa vitalité.

Vouloir traiter de ce sujet pose un défi de taille puisque cela suppose que cette région du pays est une entité homogène, ce qui n'est pas le cas. Toutefois, tous conviendront qu'il y a un certain passé commun qui lie les francophones de l'Ouest canadien. Et, après avoir brièvement rappelé les faits saillants de leur histoire, nous nous attarderons plus longuement sur la vitalité de la production culturelle de cette région pour voir comment elle a évolué et continue de s'épanouir.

À ses débuts, aux XVIIe et XVIIIe siècles, l'Ouest est sillonné par les premiers explorateurs, voyageurs et missionnaires, dont la majorité, d'origine française, laisse un héritage qui s'exprime par un sentiment d'appartenance à la culture française du vieux pays. D'un point de vue ethnologique ou folklorique, on peut voir qu'une bonne partie de la tradition orale, de la littérature fixée (contes, légendes, chansons, etc.) et de la toponymie reflète une importante présence française dans l'Ouest.

Par ailleurs, suite aux échanges entre les peuples autochtones et les Blancs qui sont à la base de l'émergence d'un nouveau peuple métis dont le mode de vie reflète une adaptation et une assimilation de certaines traditions amérindiennes, on assiste à une métamorphose lente mais inéluctable de certaines expressions culturelles. Viendra s'ajouter à ce phénomène d'adaptation à un contexte particulier, un enrichissement culturel grâce à deux vagues importantes d'immigration dans les provinces de l'Ouest au XIXe et au début du XXe siècles. Plusieurs communautés ethniques se sont alors côtoyées: ukrainiennes, mennonites, irlandaises, métisses, etc. Si l'héritage francophone a survécu, il porte aussi les reflets de ces contacts avec ces différents groupes qui ont ajouté de nouvelles dimensions à la réalité francophone: pensons à la gigue de la rivière Rouge ou aux violoneux des veillées qui rappellent à la fois les influences celte, irlandaise ou écossaise.

Très présente dans l'Ouest, l'Église prône, comme au Québec, la même idéologie conservatrice tout en poursuivant son œuvre d'évangélisation et d'éducation. Et les religieux constatent très tôt la nécessité d'encourager la venue de nouveaux colons et de former une élite intellectuelle locale. Ainsi, grâce à une infrastructure qui s'organisait progressivement, les francophones ont pu survivre à ces raz-de-marée d'immigration.

Or, même si les communautés se forment et que de nombreux colons francophones répondent à l'appel des agents d'immigration qui cherchent à peupler le pays et à encourager le défrichement de terres fertiles, il faut souligner le fait que l'isolement préside à la naissance de l'Ouest (Gaboury-Diallo et al., p. 554). Et, c'est sans doute à cause d'un certain repli sur soi, de ce qu'on a appelé la mentalité de garnison que les nombreuses petites communautés éparpillées à travers les provinces de l'Ouest ont pu se développer. Leurs centres névralgiques se trouvaient là où il y avait un regroupement plus important de francophones et là où les infrastructures assuraient l'épanouissement et la stabilité de la communauté et ce, du point de vue religieux, éducatif, social, etc.

Toutefois, de la fin du XIXe siècle jusqu'aux années 1960, on assiste à un dépouillement lent et inéluctable des droits des francophones; et ces reculs répétés au niveau politique se traduisent par un genre de mutisme dans la production culturelle. Non pas qu'elle soit inexistante, mais son expression est contenue, au service de la communauté et extrêmement peu valorisée en dehors de celle-ci. Elle dépend typiquement de l'apport de bénévoles dévoués. Évidemment, il est impossible de vivre de sa plume ou de son art en comptant uniquement sur les communautés francophones de l'Ouest pour soutenir ces artistes. Ce serait une des raisons pour lesquelles certains d'entre eux, comme Gabrielle Roy, Hart Rouge, Henri Bergeron, ou Daniel Lavoie par exemple, se seraient exilés pour avoir accès à une plus grande audience.

La Révolution tranquille au Québec changera la dynamique entre les Canadiens français et le visage politique au Canada. Les Québécois désirent affirmer leur autonomie en rompant avec le fédéralisme et, dans la Belle province, le vocable Canadien français disparaît peu à peu pour être remplacé par le terme Québécois. Apparaîtront presque simultanément dans l'Ouest des termes tels Fransaskois, ou Franco-Albertains, par exemple.

Puis, ce sera la promulgation de la loi sur les langues officielles en 1969; mais, la crise de l'identité canadienne-française qui survient après la Révolution tranquille des années 60 au Québec, n'est pas vraiment résolue avec cette loi. En effet, le gouvernement fédéral connaît, d'une part, beaucoup de résistance dans les provinces à majorité anglophone aux principes directeurs de cette législation. D'autre part, même s'il cherchera à favoriser le retour à la reconnaissance du statut de la francophonie pan-canadienne, le gouvernement n'accordera pas toujours les moyens aux minorités pour leur permettre de s'épanouir.

Par conséquent, au début des années 70, en dehors du Québec, les minorités se considèrent comme des nations assiégées qui doivent lutter contre une majorité qui les perçoit généralement comme n'ayant aucun droit. Comme le souligne Linda Cardinal, les modalités d'intervention privilégiées par les associations des groupes minoritaires francophones dans la période contemporaine ne sauraient être dissociées du développement d'une politique canadienne de bilinguisme. Dès 1969, la Direction de l'action socioculturelle du Secrétariat d'État du Canada est créée de façon à "appuyer les diverses communautés de langue officielle dans le développement d'instruments et d'institutions nécessaires à leur épanouissement". (Cardinal et al., p. 4). Cette auteure explique aussi que l'animation communautaire sera donc privilégiée de 1969 à 1973 puisqu'elle est perçue comme un outil qui permettra de redéfinir une identité et de recréer un réseau associatif devenu moribond -- de reconstruire les communautés sur de nouvelles assises en somme. (Cardinal et al., p. 4) Cette première période d'intervention sera suivie par une deuxième, de 1973 à 1985, qui sera nettement axée sur les interventions plus politiques et juridiques, telles les revendications liées aux droits linguistiques (Mahé, Bugnet et Forest), ou sur le désir d'implanter des divisions scolaires indépendantes, par exemple. Ces luttes semblent avoir donné libre cours à une explosion de manifestations culturelles et la plupart des infrastructures qui ont été créées à la suite de l'engagement formel des chefs de file pour protéger et promouvoir la langue et l'identité francophones parviennent à s'implanter et à s'émanciper.

Parmi les différentes manifestations culturelles, signalons la longue tradition théâtrale qui existe depuis très longtemps dans l'Ouest francophone; en fait, le Cercle Molière a maintenu depuis sa création en 1924 une programmation ininterrompue, ce qui lui a valu la distinction d'être la plus ancienne compagnie de théâtre du Canada, toutes langues confondues. Les membres fondateurs, le Belge André Castelein de la Lande; Louis-Philippe Gagnon, originaire du Québec; le Manitobain Raymond Bernier, et le Français Arthur Boutal, entre autres, cherchent à promouvoir la langue française. Outre leur désir d'interpréter des pièces classiques du répertoire français, ils souhaitent voir le Cercle Molière agir comme un instrument d'apprentissage et de promotion de la langue et de la culture. Ils veulent aussi favoriser les rapprochements entre les divers groupes culturels de la ville. Et, au fil des ans, le Cercle Molière a su surmonter de nombreux obstacles pour s'épanouir dans sa communauté; son répertoire s'est enrichi de pièces québécoises, franco-manitobaines et d'ailleurs.

Mais le Cercle Molière n'est pas la seule troupe dans l'Ouest. Signalons la fondation en 1985 de La Troupe du Jour, basée à Saskatoon; la création, en 1992, de l'UniThéâtre à Edmonton (qui est le résultat d'une fusion du Théâtre français et du Théâtre Popicos); et, vers 1973, l'établissement du théâtre la Seizième en Colombie-Britannique (qui fut précédée par la Troupe Molière qui, elle, fut fondée en 1946). Le succès de toutes ces troupes est dû à plusieurs facteurs. Que le désir de faire et de voir du théâtre en français réponde à un besoin inné d'une communauté et témoigne d'une forme de reconnaissance identitaire, cela va de soi. De plus, la tradition théâtrale dans l'Ouest révèle aussi l'importance accordée d'abord au maintien et au développement de la langue française, puis à la valorisation du divertissement (jeu et spectacle) apprécié dans la belle langue de Molière et enfin à la création elle-même en permettant aux dramaturges francophones de l'Ouest d'affiner leurs talents.

La création de textes littéraires demeure sans aucun doute une des composantes les plus importantes de la production culturelle mettant en valeur l'utilisation de la langue française. Une étude des écrits publiés depuis la fin du XIXe siècle nous permet de constater que plusieurs auteurs cherchent à faire valoir l'héritage particulier qui distingue les francophones de l'Ouest, c'est-à-dire leur langue, leur foi et leur vécu ou leur histoire commune. L'articulation de ces éléments dans diverses œuvres reflète un désir d'identification ou de reconnaissance de la spécificité dune collectivité.

Une première affinité qui peut être établie entre plusieurs auteurs et compositeurs est liée à l'intérêt de s'inspirer, d'une part, de la géographie et, d'autre part, de l'histoire locale. Pensons aux paysages: prairies et plaines, vallées et montagnes, le Far West, le Wild West, et même le grand Nord; pensons à la conquête de l'Ouest, à la vie difficile des pionniers qui ont dû défricher les terres, affronter de nombreux obstacles, s'adapter au climat. Chez plusieurs auteurs, le tissu de l'imaginaire est brodé de motifs récurrents représentatifs des lieux et d'un passé commun. On retrouve en filigrane de saisissantes descriptions de la plaine, ou des références aux grands espaces désolés, et la puissance de celles-ci indique une présence incontestable: tout dans la nature est magnifié, incommensurable, et les auteurs y font allusion, chacun à sa façon. Comme un hymne national, la chanson de Daniel Lavoie, Jours de plaine, rappelle tous les totems identitaires des francophones de l'Ouest. Une des chansons célèbres de Folle Avoine (groupe fransaskois devenu depuis Hart Rouge) fait allusion au chinook, le vent chaud qui descend des Rocheuses en plein hiver, une réalité unique au climat de cette partie de l'Ouest. Pour le poète Paul Savoie, cette réalité géographique a laissé une marque indélébile: Les paysages de mon enfance me poursuivent dit-il dans Mains de père(1995), après bien des années dans l'est du pays. Une dizaine d'années plus tôt, il avait évoqué, dans À la façon d'un charpentier(1984), les plaines de cette enfance:

Peut-on posséder une plaine ? (…)

Je la porte en moi. À cause d'elle, j'ai un regard fait de glaise et de rafale,

de ciel sans nuage et de vieilles pourritures de ma saison. (…)

C'est ma plaine, car elle me garde en elle (…)

Elle est à moi parce qu'on ne change pas la couleur de sa peau et

qu'on ne voit pas le monde à travers les yeux d'un autre. (p. 205)


En fin de compte, si cette poétisation opère sur un métatexte commun à tous les habitants de l'Ouest, il faut signaler la facilité avec laquelle on reconstruit le cadre naturel pour y adjoindre les éléments spécifiques de la langue et d'un héritage. L'Ouest devient le lieu d'une reconnaissance fondamentale.

Certains auteurs ont eu tendance à vouloir privilégier une vision embellie où le rapport au signifié est nostalgique, fier et parfois romantique. Ainsi les thèmes de l'isolement, de la conquête, de la colonisation, de la lutte pour la survie de la francophonie dans l'Ouest sont parfois sémantiquement édulcorés, vus à travers un prisme nuançant l'interprétation des événements évoqués. Au théâtre, par exemple, Marcien Ferland écrit et dirige des pièces qui cherchent à recréer les épisodes marquants de l'Histoire de l'Ouest. Dans Les voyageurs, il propose une pièce à saveur épique qui raconte les péripéties des premiers voyageurs. En situant le drame à l'époque de la rébellion des Métis qui suivent leur chef Louis Riel, l'auteur rappelle les aventures de personnages ayant réellement vécu. Dans un souci de préserver l'histoire, il cherche à revaloriser une époque révolue à laquelle les habitants de la région peuvent s'identifier. Il faut noter, par ailleurs, que la production de cette pièce, montée premièrement en français, puis traduite en anglais, connut un grand succès auprès du public qui participa activement à la re-création communale d'épisodes marquants de son histoire.

À l'instar de Ferland, un autre dramaturge fransaskois, Laurier Gareau, présente une pièce historique: La Trahison(1986). Elle capta le plus l'attention et suscita la controverse (Forsyth, p. 145) lorsqu'elle fut présentée pour la première fois à Batoche en 1984 et à Edmonton en 1985. À cause de l'intérêt suscité par cette œuvre, la Troupe du Jour présente une nouvelle version de la pièce en 1998 et la joue en tournée en Saskatchewan, au Manitoba et en Alberta. Écrite en français et en méthcif (un mélange de langue française et de langues autochtones comme le cri ou le saulteux), l'auteur évoque les conflits existants entre les Métis et l'Église durant les Rébellions des Métis à la fin du XIXe siècle. Nettement moins empreint de nostalgie romantique, Gareau porte un regard critique sur le rôle de l'Église durant cette période trouble et sa pièce a suscité quelques débats sur l'interprétation de certains faits historiques. Ferland et Gareau ne sont que deux auteurs, choisis par hasard parmi tant d'autres, qui tournent leur regard vers le passé; et le passé continue d'inspirer les créateurs de l'Ouest.

Certains choisissent plutôt de traiter de sujets plus contemporains. Ainsi une autre thématique développée a comme point de départ la prise de conscience progressive de l'état minoritaire des francophones de l'Ouest. La Franco-Manitobaine Gabrielle Roy, avec le début désormais célèbre de son autobiographie La détresse et l'enchantement(1984), exprime tout le drame vécu par elle et par ses compatriotes: Quand donc ai-je pris conscience pour la première fois que j'étais, dans mon pays, d'une espèce destinée à être traitée en inférieure ? (Roy, 1989, p. 11) Ces jumeaux thématiques identité/altérité se trouvent au cœur de plusieurs textes, tel Fransaskrois(1992) de Michel Marchildon qui montre dans une poésie subjective et personnelle les préoccupations des jeunes face à leur état de minoritaires, exilés en train de se noyer dans un océan d'anglophones. Son œuvre réitère, comme un écho, les problèmes déjà évoqués dans la pièce J'men vais à Régina (1986) de Roger Auger, où le sentiment de l'altérité est lié à l'angoisse de perdre sa langue et une partie de l'héritage. La menace de l'assimilation éclaire de façon saisissante la problématique de l'identité individuelle et collective des francophones qui doivent opter pour la lutte et l'engagement pour survivre ou se fondre dans la majorité et disparaître.

Ces œuvres reflètent donc les préoccupations premières des communautés francophones de l'Ouest. Une écriture réaliste, comme celle de Marguerite Primeau, originaire de l'Alberta et vivant en Colombie-Britannique, ou celle de l'Albertaine France Levasseur-Ouimet, invite, et parfois incite, le lecteur ou le spectateur à réfléchir sur sa condition. Et une caractéristique de la réalité historique qui a laissé ses traces dans plusieurs œuvres contemporaines, c'est l'apparition progressive des thèmes traitant du métissage et de l'adaptation grâce aux échanges transculturels.

Le sujet des contacts établis entre différents groupes ethniques sera traité de deux manières dans la littérature produite dans l'Ouest franco-canadien. Dans un premier temps, dès les débuts de la littérature jusque vers les années 80, plusieurs auteurs, comme Jean Féron (La Métisse, 1923, rééd. 1983), Georges Bugnet (Nipsya,1924, rééd. 1988) ou Annette Saint-Pierre (Sans bonsang, 1987), évoquent les différences socioculturelles entre les Français, les Anglais, les Amérindiens ou les Métis, par exemple, mais en soulignant cependant les vertus inestimables de la langue et de la culture françaises, ainsi que de la religion catholique.

Dans un deuxième temps, plus récemment, certains auteurs abordent les questions liées à la reconnaissance de la différence et de la valeur intrinsèque de celle-ci. Ronald Lavallée, par exemple, publie en 1987 Tchipayuk ou le Chemin du Loup, où il choisit le format du roman historique pour mettre en évidence le drame du peuple métis tout en exploitant des thèmes valorisant l'Autre et sa culture, une valorisation qui passe souvent par une critique implicite des préjugés qui touchent tous les peuples que l'auteur décrit, qu'ils soient autochtones, métis, anglophones ou francophones. Quelques auteurs comme Nancy Huston, anglo-albertaine d'origine, et Monique Genuist, française d'origine, publiant respectivement Cantique des plaines(1993) et Le cri du loon (1993), nous montrent, comme Lavallée d'ailleurs, que la source historique n'est pas tarie: le passé de l'Ouest, fondé sur des échanges interculturels et des relations parfois conflictuelles, nourrit l'imaginaire. En alternant entre le réalisme et le romantisme, l'exotique et le nostalgique, l'onirique et le véridique, chacune explore la fragmentation identitaire de leurs personnages pour reconstruire, par couches successives, des protagonistes complexes aux diverses origines. Ces œuvres illustrent bien comment l'Ouest et ses habitants ont été marqués par les échanges interculturels.

Il importe de signaler à cet égard que la production culturelle dans l'Ouest canadien est, en fin de compte, le résultat non seulement d'artistes qu'on peut qualifier de “ souche ”, mais aussi de francophones de couche ou de bouche, selon l'expression, heureuse ou malheureuse, qui nous vient de la Côte d'Ivoire. Nancy Huston n'est pas francophone d'origine, pourtant elle a choisi d'écrire en français; d'autres artistes d'origine québécoise, européenne, africaine, antillaise, etc. choisissent de s'installer dans les provinces à l'Ouest de l'Ontario et écrivent en français. La représentation de la dynamique culturelle et identitaire est alors élargie par des auteurs qui viennent enrichir les rangs des francophones.

Un rapide survol des textes publiés au cours des dernières années dans l'Ouest révèle certaines constantes propres à cette région. D'abord, le traitement d'un sujet comme l'assimilation, par exemple, est revu sous un autre angle. Ainsi, s'il est vrai que pour plusieurs le bilinguisme mène trop facilement à l'unilinguisme, pour d’autres, surtout les jeunes, le bilinguisme constitue tout simplement une double richesse dont il s'agit de profiter. Quelques jeunes chanteurs-compositeurs, dont Marcel Soulodre, Crystal Plammondon, Marie-Claude MacDonald ou Dominique Reynolds, par exemple, peuvent et veulent évoluer sur deux scènes différentes, c'est-à-dire en français et en anglais. En fait, ils considèrent que c'est leur devoir que d'exposer le public anglophone à la beauté de la chanson française et ils choisissent généralement d'interpréter quelques chansons en français dans un spectacle donné en anglais et, ils feront souvent la même chose devant un auditoire français: ils proposeront quelques chansons en anglais. Plusieurs de leurs textes abordent des thèmes plus universels, tels l'amour, la jalousie, le voyage, etc.

Puis, on constate, comme partout ailleurs, que plusieurs auteurs versent dans la nouveauté, qu'elle soit thématique ou formelle. Certains poètes et romanciers n'hésitent pas, par exemple, à recourir à l'anglais pour exprimer leur réalité, comme le reflète d'ailleurs le titre de leurs recueils: Préviouzes de printemps (1984) de Charles Leblanc, ou 404 BCA, Driver toutlété (1989) de Louise Fiset. Tous les auteurs ne “flirtent” pas avec l'anglais, le poète, romancier et essayiste J. R. Léveillé, par exemple, préfère badiner avec la page, le mot, l'image, l'intertextualité et le palimpseste(1). Ses textes en prose, en poésie ou en images, célèbrent la vie, l'amour, la sensualité et provoquent la réflexion, en invitant le lecteur à rejoindre l'auteur dans ses espaces intimes:

Blanches pages de vastes domaines

Et dépendances d'encre

Comme feuille devant le vent

Ainsi la page et mon désir (Léveillé, 1981, s.p.)


Ensuite, on constate que le désir d'innover permet de faire reculer certaines barrières sociales ou psychologiques chez les dramaturges aussi. Dès 1980, Claude Dorge propose avec Le Roitelet(1980) une lecture postmoderne des faits historiques liés au drame de Louis Riel. L'histoire de ce Métis célèbre reste gravée dans la mémoire collective des francophones de l'Ouest et le personnage de Riel constitue une sorte de figure emblématique du mythe des origines de l'Ouest. Or, dans sa pièce, Dorge présente ce héros tragique comme un être torturé par le fait d'être incompris et fou à cause de son messianisme débridé. L'auteur ouvre la voie à une multitude d'interprétations possibles quant au statut d'un Riel considéré par plusieurs francophones comme le Père fondateur du Manitoba. Il va sans dire que la représentation de la pièce fit jaser les spectateurs.

Plus récemment, la relève est assurée par de nombreux jeunes dramaturges, dont Marc Prescott, par exemple, qui n'hésite pas à utiliser un humour mordant, parfois cynique, pour critiquer la société en saupoudrant librement ses dialogues de “ franglais ”, comme nous le devinons en lisant le titre de son recueil de pièces: Big, Bullshit, Sex, lies et les Franco-Manitobains (2001).

Que ce soit dans le domaine du théâtre, de la poésie, de la fiction ou de la chanson, la langue française est bien vivante. La création se renouvelle et se perpétue comme en témoignent les nombreux travaux axés sur la vitalité de la production culturelle dans l'Ouest canadien(2). Même si la réception critique en dehors de cette région est plutôt limitée, cela n'empêche pas les artistes de continuer de s'épanouir.

S'il faut, en fin de compte, tenter de souligner la spécificité de cette production culturelle francophone de l'Ouest, il serait important de préciser en quoi elle se distingue de la culture francophone québécoise, acadienne ou franco-ontarienne, par exemple. Or cela peut s'avérer ardu. Malgré une histoire générale plus ou moins commune à tout Franco-Canadien dont les ancêtres ont quitté l'Europe pour s'installer dans la Nouvelle-France, signalons quelques éléments qui pourraient servir à reconnaître l'imaginaire des francophones de l'Ouest. Premièrement, la géographie et une histoire régionale particulière constituent certainement des sources intarissables auxquelles plusieurs auteurs et artistes puisent; deuxièmement, certains thèmes récurrents caractérisent les préoccupations majeures des francophones de l'Ouest: la menace de disparition et la volonté de survivre. Cependant, comme ces sujets sont traités par plusieurs minorités, ce qui distingue les francophones de l'Ouest canadien, c'est l'évolution du traitement thématique où on constate que les auteurs contemporains accordent une place grandissante à l'Autre, à la reconnaissance du métissage et des transferts transculturels qui ont marqué les populations de l'Ouest.

En conclusion, ce qui importe, c'est la vitalité même de cette production culturelle chez les francophones de l'Ouest canadien puisque sa portée socioculturelle est extrêmement valorisante. S'il est vrai que certains artistes puisent dans une thématique qui s'inspire de thèmes locaux ou historiques, de l'identité et de la réalité particulières des francophones de l'Ouest, il est également vrai que d'autres se détachent du territoire et du passé pour explorer des sujets plus universels. Ainsi, cette dualité inhérente à la tradition artistique qui remonte au début du siècle dans cette région est reflétée dans le choix personnel des créateurs. Maintenue jusqu'à présent, cette dialectique, qui semble opposer une expression artistique d'inspiration dite locale à celle dite plus universelle, demeure complexe et nuancée. Elle entraîne des fluctuations dans le traitement thématique, et ce, au sein de chaque groupe d'artistes. De la même façon, au niveau stylistique, on observe l'évolution de l'écriture; d'un usage de la langue conservateur et normalisé, on passe à une exploration poussée de la plasticité de la langue et aux expériences innovatrices. Le seul point commun qui semble unir les artistes francophones de l'Ouest, c'est la reconnaissance de leurs traditions et de la culture française qui restent bien enracinées, malgré les taux d'assimilation inquiétants. La flexibilité et la modulation de l'artiste vis-à-vis de son héritage seraient des éléments clés de l'émergence d'une culture qui s'adapte continuellement à de nouvelles donnes.

En effet, en dépit d'un passé difficile où il fallait se battre contre les éléments pour s'implanter, puis lutter contre des politiques qui menaçaient la survie de ces communautés, la francophonie a survécu. Certains se demandent: survivra-t-elle au danger de l'assimilation ? Face à une situation que certains considèrent comme alarmante, un paradoxe doit être signalé: parallèlement à un taux d'assimilation élevé, les chiffres révèlent une production culturelle florissante qui continue de s'épanouir(3). Malgré toutes les embûches, les francophones sont bel et bien vivants dans l'Ouest et la grande diversité de la production culturelle atteste le fait qu'elle est dynamique et vibrante. Que leur réserve l'avenir ? À l'heure de la mondialisation et du métissage transculturel, le plus grand apport de la francophonie dans l'Ouest sera peut-être celui qui a été à l'origine de la francophonie de l'Ouest canadien: un syncrétisme artistique grâce aux expériences enrichissantes de partage, d'ouverture et d'échanges entre francophones venant d'horizons très différents.


Notes

(1). J. R. Léveillé publie en 1997 Une si simple passion qui porte le sous-titre: palimpseste.

(2). Voir à ce propos et à titre d'exemple: les Actes des colloques du Centre des études franco-canadiennes de l'Ouest (1982 - 2000); Les théâtres professionnels du Canada francophone, entre mémoire et rupture, sous la direction de Hélène Beauchamp et Joël Beddows; Francophonies minoritaires au Canada, état des lieux, sous la direction de Joseph Yvon Thériault; quelques documentaires : Fragiles lumières de la terre - Francophonie d'Amérique II, réalisé par Maurice Arpin, Productions Rivard, Saint-Boniface, 2000; Dans l'Ouest, un pays... - Francophonies d'Amérique II, réalisé par Georges Payrastre, Productions Rivard, Saint-Boniface, 2001, La Voix de la Prairie, réalisé par Jean Dulon, Co-production internationale - Newage Productions, France et Productions Rivard, Saint-Boniface, 2000.

(3). Voir à ce sujet notre texte: Expression créative et réception critique dans un milieu minoritaire -- le cas du Manitoba dans Toutes les photos finissent-elles par se ressembler?, Actes du Forum sur la situation des Arts au Canada français, sous la direction de Robert Dickson, Annette Ribordy et Micheline Tremblay, Ottawa, Prises de Parole, 1999, p. 123 - 139.


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