Biennale de la Langue Française

  • Augmenter la taille
  • Taille par défaut
  • Diminuer la taille
Envoyer Imprimer PDF

Antony Todorov

Nouvelle université bulgare, Sofia


Une identité francophone : le choix politique et culturel de la Bulgarie


« La Bulgarie est un pays francophone » – déjà cet énoncé produit de l’incompréhension dans beaucoup de secteurs de la société bulgare, même parmi les intellectuels qui ne sont pas francophones. Mais aussi cet énoncé est souvent accepté avec un sourire de la part de beaucoup de Français, de Belges, de Québécois et de Suisses. Même en Roumanie j’ai entendu des gens me dire : « Mais attendez, comment la Bulgarie est francophone ? N’est-ce pas un pays slave ? ». Depuis que la Bulgarie est devenue membre de la Francophonie, je me pose la question : mais pourquoi est-il possible de concevoir une telle francophonie, qui n’est ni autochtone, ni acquise lors d’un passé colonial, ni résultat de l’existence d’une minorité francophone traditionnelle avec son réseau d’établissement d’enseignement.

Les raisons pour lesquelles je me suis posé la question sur la nature particulière de la francophonie en Bulgarie étaient récemment liées à un changement géopolitique de la Nouvelle université bulgare au sein de l’A.U.F. : on s’est avéré après l’adhésion de la Bulgarie à l’U.E. parmi les universités du Nord. Ce qui d’un seul coup limita nos possibilités de se voir aidé financièrement avec des partenaires en France, en Belgique, au Québec, en Suisse – eux aussi au Nord. Il était bien évident que les universités francophones bulgares ou roumaines n’étaient pas de la même façon francophones comme les universités française, belges, canadiennes ou suisses. Donc, l’A.U.F. changea de catégorisation, et maintenant nous sommes une université de l’Est. Bien avant cet épisode récent, en 1992, j’étais très gêné par la réaction, de mon avis absurde, d’une partie des médias, mais aussi d’une partie de l’opinion au sujet de l’adhésion de la Bulgarie dans l’O.I.F. Les commentaires ridiculisaient l’initiative du président de la République de l’époque, J. Jelev, en mettant en évidence que les Bulgares ne parlent pas habituellement le français. Des amis étrangers aussi à l’époque s’étonnaient par cette décision et me demandaient : « Mais est-ce que tout le monde en effet parle français ? » Évidemment ce n’était pas le cas, et j’ai déjà commencé à me questionner sur les raisons de cette initiative.

La francophonie continue à être largement comprise dans le termes de la langue et de la culture : un pays francophone évidemment doit partager le français comme langue d’expression, de communication, d’enseignement, de création. Mais cette évidence ne répond pas à la question initiale – quel est le sens et la nature de la francophonie bulgare ? Étant politologue de formation universitaire, j’ai décidé tout simplement de changer de perspective et de re-voir la francophonie d’un angle différent : en tant qu’un choix de nature politique, qui va ensemble avec un choix culturel, avec une affinité culturelle et avec un certain nombre de traditions, parmi lesquelles apprendre le français a sa place indéniable dans la société bulgare.

En 2004 à Sofia la Nouvelle université bulgares avec des partenaires de l’Université de Bucarest a organisé un colloque internationale intitulé « Modernisation, démocratisation, européanisation : la Bulgarie et la Roumanie comparées ».1 Ce titre m’a permis de construire mon explication de la particularité de ce choix francophone de la Bulgarie – un instrument pour sa modernisation, pour sa démocratisation et pour son européanisation.



La francophonie comme modernité

Il est évident que la francophonie bulgare se base sur un fondement historique : déjà au 19e siècle les élites bulgares, dans leur élan vers l’Europe, ce modèle politique et culturel de modernisation, apprennent souvent le français. Pour ce siècle marqué par ce qu’on appelle dans l’histoire bulgare comme « éveil national » et comme une époque de construction d’une identité nationale, apprendre le français était un choix logique vu la place de cette langue dans la vie diplomatique et culturelle. La Bulgarie de l’époque, une province du large empire Ottoman, qui, lui aussi, était très influencé par la langue française, ne pouvait pas rester en dehors de ce contexte historique. Cela contribua largement à la formation d’une élite francophone et à la prolifération des établissements d’enseignement du français.

Une fois indépendante en 1878, la Bulgarie reste bien influencée par les modèles politiques venant de la France (une république démocratique) et la Belgique (une monarchie parlementaire). Le débat politique de l’époque mobilisait ces deux modèles constitutionnels.

La transition postcommuniste met encore une fois à l’évidence le poids fort de l’international en Bulgarie, des références aux modèles étrangers, qui sillonnent le paysage politique, le transforment et le structurent. Cette affinité aux modèles étrangers parait comme un fait constitutif de la culture politique nationale. « Faire de la politique » était en effet un effort de « faire comme les autres en Europe ». La politique est plutôt perçue comme l’antithèse de la société ottomane au 19ème siècle.

L’apparition de la politique en Bulgarie est en effet l’adoption de la politique venant de l’Europe. Le projet de l’indépendance nationale intégrait un appel clair: les Bulgares doivent « faire comme les autres » : reprendre des autres nations civilisées leur mode d’organisation politique et sociale, leurs notions politiques, leur façon de « faire la politique », voire les langues. Même au milieu du 19e siècle, dans les élites politiques nationales on trouve des fortes influences des idées politiques européennes. Consensuellement l’Europe était ressentie comme un modèle à suivre de modernisation, opposé à l’Empire ottoman. La séparation de l’Empire était vue dans l’optique de la modernisation – l’Empire ottoman était le synonyme de l’archaïque, l’Europe – synonyme du progrès et des Lumières. L’Empire était le passé, l’Europe – l’avenir. L’Europe est séduisante et source de respect pour les élites bulgares, si on se réfère au texte de Plamen Georgiev sur la culture politique bulgare2. La francophonie dans cette dimension est exactement la manifestation de cet élan vers la modernité.

Cette affinité pour des modèles politiques européennes marque fortement la culture politique des Bulgares. « Le modèle politique bulgare » apparaît dès le début comme un éclectisme de modèles étrangers. La politique elle-même fut ressentie par la nation comme étant venue de l’étranger. Les formes politiques modernes « viennent » en Bulgarie avec la Libération nationale suite de la guerre russo-turque de 1877-1878. Les premières institutions de l’État sont dues aux efforts de l’administration militaire russe dans les régions libérées du pays. Il est à noter aussi, que pratiquement tous les officiers de l’armée russe de l’époque étaient francophones – ce qui donna un argument de plus aux élites nationales d’apprendre le français.

Le régime politique de 1879 apparaît aussi comme un modèle étranger, imposé par le traité de Berlin. La Bulgarie devait adopter un régime de monarchie constitutionnelle, comme d’ailleurs tous les autres nouveaux États en Europe des dernières décennies du XIX siècle. La discussion sur le régime politique de l’État indépendant, même s’il n’était pas d’envergure et au fond, tournait autour deux alternatives, qui étaient en effet deux alternatives de la solution du problème de l’indépendance: une république démocratique ou une monarchie dualiste bulgaro-turque de type Autriche-Hongrie après 1867. Toute l’histoire institutionnelle de la Bulgarie est l’histoire de l’adoption et d’application de modèles étrangers, conçus comme porteurs de projets modernisateurs. Là encore l’influence francophone est important – la plupart des historiens du droit en Bulgarie partage l’idée que la Constitution de 1879 était fortement influencée par la Constitution belge de 19313.

La nouvelle Constitution de 1992 reprend, elle aussi, des modèles étrangers dans un difficile amalgame. Le régime politique adopté porte plusieurs marques, parce que les emprunts institutionnels sont très diversifiés. Le système parlementaire est unicaméral pour suivre la tradition, mais avec un président de la République élu au suffrage universel (expérience française) et suppléé par un vice-président (expérience américaine). Une Cour constitutionnelle à l’allemande ou à la française est adoptée, alors que l’organisation territoriale du pouvoir se fait au seul niveau des communes, en relation directe avec le pouvoir central. L’éclectisme du système institutionnel est évident, et les raisons les plus importantes résident dans l’élan initial, marque du début de la transition, à s’approprier des meilleurs parties de l’expérience des autres pays étrangers, coûte que coûte. Ici la francophonie faisait parti de l’ensemble des influences internationales sur le débat constitutionnel – en novembre 1990 un nouvel ONG en Bulgarie – le Centre d’étude de la démocratie – organise avec l’aide de l’Ambassade de France un colloque international sur les principes de la nouvelle constitution. Des figures comme Didier Maus, Pierre Avril et autres constitutionnalistes français éminents prennent part dans ces initiatives d’une douzaine de jeunes chercheurs bulgares en sciences sociales.



La francophonie comme choix démocratique

Déjà pendant la Deuxième guerre mondiale, où la Bulgarie était alliée de l’Allemagne nazie, le choix francophone prit une dimension politique claire – envoyer ses enfants apprendre le français était considéré comme une manifestation de résistance à la pression sociale qui voulait imposer l’apprentissage de l’allemand. L’Alliance française en Bulgarie continue son activité. « Elle est d'ailleurs considérée comme un endroit de calme au sein de la tempête qui déferle à cette époque. C'est un lieu privilégié de rencontres où l'on peut parler, penser et respirer librement ».4 En 1950, après l’arrivée des communistes que pouvoir, l’Alliance française est dissoute et ses biens – confisqués. Apprendre le français depuis cette époque fut possible uniquement dans les lycées bilingues, établis par le pouvoir, notamment les licées de langue française. Mais choisit le français, comme l’anglais ou l’allemand comme l;angue è apprendre cachait toujours l’envie d’une ouverture vers le monde, d’une ouverture de l’esprit en dépit des limites idéologiques officielles. Ce choix voulait créer un espace intellectuel autonome et à l’abri de la surveillance idéologique.

La transition postcommuniste dans les pays de l’Europe centrale et orientale est un changement structurel de modèle sociétal. D’une part c’est un abandon du modèle soviétique comme référence sociale et politique, d’autre part c’est le choix et l’acceptation de l’Occident comme nouveau modèle de référence. Dans ce mouvement de changement l’ensemble des mutations, qu’on réunit sous le nom de « transition postcommuniste », est vu par l’opinion comme un processus unique – celui de l’occidentalisation. Cette dernière représente en quelque sorte la quintessence du changement, en même temps destruction du système communiste, son remplacement par un système de démocratie représentative occidentale et une modernisation de la société, échouée ou retardée pendant le communisme. L’occidentalisation était vue comme une démocratisation et une modernisation, les deux ne faisant qu’un seul processus unique maintenant.

L’Occident était vu par le monde communiste comme un ensemble non différenciable. Il paraît que l’Occident avait aussi une vision uniforme du monde communiste – tous ces régimes semblaient être calqués sur le même modèle soviétique stalinien, alors que les différences nationales ne semblaient pas avoir une importance quelconque. Pour l’Est le monde occidental était de la même façon uniforme : capitaliste et exploiteur pour la propagande officielle, libre et abondant en marchandises pour l’opinion critique au régime communiste. Dans cette vision, fortement modelée par la Guerre froide et les images dominantes de l’ennemi mondial, les différences entre les pays occidentaux n’étaient pas vues comme importantes. Après la chute du mur de Berlin la vision de l’Occident reste majoritairement unifiée, mais déjà se dessine une tendance de diversification. L’anglais prédominait au début de la démocratisation, se basant sur la tradition anglo-saxonne de démocratie représentative, mais aussi sur le modèle néo-libéral de marché libre, censé être le remplacement voulu de l’économie d’État de l’époque communiste. Le français et l’allemand restent minoritaires, mais permettent de concevoir la démocratie d’une manière plus diversifiée.

Avec la fin de la transition postcommuniste et le nouvel ordre du jour politique dans les pays de l’Europe centrale et orientale qui s’y établit avec leur adhésion à l’Union européenne, une approche différente s’installe en ce qui concerne l’ancien monde occidental. L’opinion publique bulgare commence de plus en plus à se rendre compte de différentes expériences occidentales, de la pluralité des cultures dites occidentales. Les Bulgares commencent à découvrir aussi les différences entre les deux côtés de l’Atlantique, de comprendre les divergences entre l’U.E. et les États-Unis sur nombre de problèmes internationaux. Enfin la société bulgare se mit à assumer le pluralisme démocratique en abandonnant une vision simpliste et uniforme de la démocratie, assimilée à l’Occident. L’opinion publique commence aussi à remarquer la particularité des pays comme la France, la Belgique, la Suisse, de découvrir aussi le Canada comme un pays bilingue et le Québec comme une province francophone importante. Cette découverte de la diversité occidentale va ensemble avec une découverte d’un autre type – celle du Tiers monde. À travers la francophonie déjà pendant le communisme les Bulgares apprenaient à communiquer avec des pays de l’Afrique francophone dans le cadre de la politique du bloc soviétique d’une présence importante dans les anciennes colonies.

Ce processus d’un certain « éveil démocratique » fut ressenti comme un choc culturel: non seulement l’Occident représentait une diversité de modèles démocratiques nationaux, mais la démocratie occidentale comprenait des éléments divers, certains difficilement assimilables à la perception postcommuniste de la démocratie, notamment l’existence de partis communistes faisant partie du paysage démocratique dans des pays comme la France et l’Italie.

Le refus initial au début de la transition postcommuniste pour distinguer les formes différentes de la démocratie occidentale était lié aussi à la politique interne – l’opinion identifiait dans le clivage politique postcommuniste un seul « parti de la démocratie » – l’Union des forces démocratique. Le conflit majeur de la transition politique postcommuniste fut entre deux entités politiques opposées: les ex-communistes, issus de l’ancien PC, et les anti-communistes, qui se réclamaient être en même temps démocrates et occidentalistes. La première manifestation du mouvement anticommuniste en Bulgarie fut l’Union des forces démocratiques (UFD), en effet une coalition politique entre différentes organisations, mouvements et sociétés, allant de la gauche républicaine aux conservateurs promonarchistes. Cette palette au sein de l’UFD ne fut pas assez longtemps prise en compte par la plupart des électeurs anticommunistes de l’époque. Ils refusaient largement de reconnaître cette diversité de références, de modèles et de préférences au sein du mouvement démocratique. Parfois les électeurs réagissaient contre toute manifestation de diversité au sein de l’UFD, notamment sur des questions politiques constituantes, telles la restauration de la monarchie ou la politique de « lustration » par rapport aux anciens communistes. Certaines recherches de l’époque montraient que plus de 80% des électeurs de l’UFD refusaient de se définir comme sociaux-démocrates, agrariens, libéraux, chrétiens-démocrates, conservateurs etc., mais préféraient tout simplement l’étiquette commune des « bleus » (la couleur de l’UFD, qui s’opposait au rouge, la couleur des ex-communistes).

Mais cette vision simpliste d’un modèle démocratique unique, d’un parti démocratique unique, d’une démocratie indivisible, ne dura pas longtemps. Elle se diversifia avec le développement du processus démocratique, avec les scissions au sein de l’UDF, avec aussi la pratique de la diversité, faite par la société bulgare post-communiste. Et dans ce processus de diversification, le pluralisme linguistique jouait un rôle important, parce que la démocratie pourrait être présentée par des modèles politiques différents, par des partis différents, mais aussi, et pas en dernière place, par des langues différentes. Une coopération soutenue par le MAE à l’époque des Sciences Po de Paris avec deux universités en Bulgarie : l’Université de Sofia et La Nouvelle université bulgare favorisa beaucoup la prolifération dans les milieux universitaires des visions francophones en matière de démocratisation. Ainsi il faut dire le même pour les projets de l’École doctorale francophone en sciences sociale à Bucarest, qui attirait nombre de jeunes bulgares, et qui était largement soutenue par l’EDHSS de Paris.

Les chois du français comme langue d’expression scientifique surtout en sciences sociales eut des conséquences sur les approches, les méthodes d’analyse, les paradigmes scientifiques dans des milieux universitaires importantes. Cela contribua à la diversification des visions sur le processus de démocratisation, ainsi à la pluralité des projets démocratiques dans des pays comme la Bulgarie. Ce n’était plus l’anglais comme unique langue de l’explication de la démocratie, mais aussi le français, l’allemand, l’italien, l’espagnol.



La francophonie comme choix européen

La transition post-communiste en Bulgarie une fois de plus mit en avant le choix d’un modèle de modernisation – le modèle occidental. Mais puisque ce choix fut déjà fait après l’indépendance au 19e siècle, le discours politique le formula comme un « retour » en Europe. Une fois encore il s’agit d’échapper du communisme (l’Orient) pour arriver à la terre promise de l’Europe (l’Occident). Au début de la transition, au moins avant la dissolution de l’Union soviétique après le coud d’État d’août 1991, ce partage parait clair, car il oppose les anciens communistes aux démocrates anticommunistes. La Russie, le communisme, l’Orient furent vus comme le passé périmé, l’Europe, l’Amérique, l’Occident fut saisi comme le futur moderne de la Bulgarie.

Cette opposition simpliste et manichéenne s’inscrit dans une opposition structurante le débat politique – entre anti-communistes et ex-communistes. Cette opposition peut être aussi lue comme un conflit entre intégrationnistes et anti-intégrationnistes dans les termes d’Antoine Roger, quand il fait le commentaire et la critique des la théorie des modèles importés de B.Badie5. Ce schéma est logique, mais explique une petite partie de la différenciation des positions dans les sociétés post-communistes. Car les anti-intégrationnistes, s’opposant à l’acceptation du modèle occidental dans cette partie de l’Europe, furent vite marginalisés comme porteurs de l’esprit de l’ancien régime ou s’ils maintiennent leur positions sur la scène politique, se tournent vite vers des idées ouvertement nationalistes, vers des stratégies de l’exception nationale. Cette dernière position n’est pas la caractéristique privilégiée des anciens communistes, mais souvent est partagée par les anticommunistes, comme on peut le voir dans le cas de la Roumanie et de la Hongrie. Il est donc difficile d’assimiler l’opposition entre intégrationnistes et anti-intégrationnistes à l’opposition entre démocrates anticommunistes et anciens communistes.

Pour revenir au cas bulgare, il est clair que le Parti socialiste bulgare, le parti des anciens communistes, assume vite un rôle de modernisateur à l’occidentale. Pour ce parti l’acceptation d’un profil social-démocrate occidental et une question de survie politique et stratégique. C’est la seule façon pour ce parti de se démarquer clairement de son ancienne identité communiste, de construire un nouveau profil politique en s’inscrivant dans la mouvance de la gauche démocratique européenne. Évidemment ce processus ne fut pas sans difficultés, parce que le parti devait compter avec son électorat, majoritairement plus âgé et partageant une certaine nostalgie pour le « socialisme réel » et des réticences envers l’Occident. Le PSB arrive à gérer cette difficulté en dissimulant au niveau du discours politique (et au moins pendant les premières années de la transition) sont choix occidental par la priorité européenne6. L’Europe est aussi l’Occident, mais l’Occident acceptable, un choix pour la Bulgarie, qui ne parait pas comme un simple changement de camps, comme changement d’allié. La guerre froide oppose deux superpuissances – les États-unis et l’Union soviétique. L’Europe a une position intermédiaire, qui peut être même vue comme une alternative à l’alignement imposé. La Bulgarie échappe de la guerre froide non pas en changeant son patron et son camps, mais en choisissant une formule différente.

De ce point de vue la position du PSB envers l’OTAN et son évolution est un facteur décisif pour les attitudes de la société. Jusqu’à 2000-2001 les socialistes restent réticents au sujet de l’adhésion de la Bulgarie à l’OTAN. Même si le PSB a plusieurs reprises déclare son soutien à « l’intégration euro-atlantique » (le terme est aussi révélateur), l’OTAN est toujours vue comme une des organisations de sécurité, avec l’OSCE ou avec l’UEO7. Le PSB évite de discuter l’OTAN, vu comme une réminiscence directe de la guerre froide, dont le choix peut paraître comme un changement de camps et d’alignement au côté des vainqueurs occidentaux. En 2001, le nouveau président de la République et ancien chef du PSB, G. Parvanov déclare, que l’adhésion à l’OTAN est un choix stratégique de la Bulgarie. Le PSB s’aligne au consensus atlantique, tout en maintenant son discours spécifique, qui traite l’Alliance atlantique en termes de choix pragmatique d’une formule de sécurité et non pas comme une choix de modèle social à suivre. La distinction entre la formule de la sécurité (OTAN) et le modèle pour la société (l’Union européenne) est particulière pour l’évolution du PSB, mais s’inscrit aussi dans un processus plus large. Dans les conditions de l’après-guerre froide la concurrence et les divergences entre l’Europe et les États-unis devient un facteur de plus en plus important de la politique internationale, puisque les contraintes de l’opposition entre l’Est et l’Ouest et la nécessité d’une solidarité occidentale atlantique n’ont pas le même sens comme avant. Ainsi le PSB n’est pas anti-intégrationniste, mais intégrationniste à sa façon.

En ce qui concerne l’UFD, dès le début de la transition ce parti démontre un clair profil occidental et pour se démarquer d’avantage mais aussi pour s’opposer plus fortement au anciens communistes, ce profil est fortement marqué par une identité atlantique et pro-américaine8. Cette attitude de l’UFD explicitement pro-américaine a son histoire. Tout au début de la transition cette coalition anti-communiste reçut un support matériel et symbolique de la part des autorités américaines, que les gouvernements européens n’étaient pas prêts à offrir aussi ouvertement. Cet engagement américain eut un impact important sur les orientations internationales initiales de l’UFD9. Mais déjà en 1992-1993 cette vision exclusivement pro-américaine du modèle occidental à suivre est contestée au sein de l’UDF. Le premier président élu au suffrage universel et ancien chef de l’UFD, Jelio Jelev tente à promouvoir une politique pro-européenne, qui ne s’oppose pas évidemment aux priorités atlantiques, mais essaie de les compléter, voire de les subordonner à une vision pro-européenne de l’occidentalisation. C’est dans cette perspective qu’il faut inscrire sa démarche en 1993 pour l’adhésion de la Bulgarie dans l’Organisation mondiale de la Francophonie. La Bulgarie n’a pas les mêmes raisons pour adhérer à cette organisation que les pays où l’enseignement général se fait en français et où le français est la langue administrative. Pour la Bulgarie la francophonie est un choix culturel et politique. La démarche de Jelev en 1993 est vivement critiquée par l’UFD à l’époque, parce que déjà de fortes divergences apparaissent entre le président et son ancien parti. L’UFD voyait ce choix comme concurrent, voire comme s’opposant aux priorités atlantiques.

Cette opposition cachée entre l’Europe et l’Amérique dans la vision de l’UFD sur l’occidentalisation se maintient tout au long de la transition. Des contraintes de type interne et externe poussent le parti à développer un profil européen plus marqué. Tout d’abord l’évolution interne de l’UFD vers un parti centralisé exige de plus en plus une identité politique plus cohérente. La coalition initiale anticommuniste, qui réunissait dans un ensemble hétéroclite et hétérogène des monarchistes et de républicains, des sociaux-démocrates et des conservateurs, des agrariens et de libéraux, des extrêmes droites et des anarchistes ne pouvait plus tenir le coup. L’évolution de l’UDF de 1990 à 1995 est une suite de divisions et de défections: les sociaux-démocrates et les agrarien (la gauche) quitte en 1991, les libéraux autour du président Jelev quittent en 1993, les démocrates centristes quittent en 1994. Le noyau politique de l’UFD en 1995 est d’un profil chrétien-démocrate et de plus en plus cette identité s’impose sur la nouvelle organisation en 1995-1996. Ici le facteur international est important – après avoir hésité entre plusieurs possibilités, l’UFD opte pour le Parti populaire européen comme partenaire privilégié. Le choix accélère l’adoption du nouveau profil politique, l’UFD occupe l’espace de la droite centriste10. Cette évolution incite l’UFD à démontrer une attitude pro-européenne plus marquée, qui ne contredit pas l’option atlantique, mais qui de plus en plus devient prioritaire dans son discours politique.

La façon dont les partis bulgares traitent l’Occident comme modèle de société à suivre révèle des différences importantes même s’il existe déjà un consensus large sur ce point. L’Europe est consensuellement vue comme modèle, mais son rôle international, ses relations avec les autre pôle d’influence de la politique internationale, « la route vers l’Europe » sont vus différemment. Pour le PSB, l’U.E. est un modèle, l’OTAN n’est qu’un instrument pragmatique de sécurité, qui peut et doit être suppléé, voire remplacé par un effort européen de défense. Pour l’UFD, l’UE est aussi un modèle, ainsi que l’OTAN, vue comme un « choix de civilisation », si on se réfère aux discours de l’ex-président Petar Stoyanov, élu sur la liste de l”UFD en 1996. L’Amérique fait parti du modèle à suivre, il n’y a pas de différences majeures entre les deux côtés de l’Atlantique.

Dans ces deux visions, qui dans les discours politiques paraissent identiques, mais qui cachent des nuances révélatrices, s’inscrivent les visions des autres acteurs politiques importants en Bulgarie – surtout celle du Mouvement pour les droits et les libertés et le nouveau « parti du tsar » NDSV11. Le chef du DPS, Ahmed Dogan déclara en 1993 que « la route de la Bulgarie vers l’Europe passe par le Bosphore » – une idée, qui fit bondir quelques petits partis nationalistes en Bulgarie, mais qui met en avant la priorité de la sauvegarde et de la protection de la diversité culturelle dans le projet européen12. Le NDSV est un nouveau parti et son profil politique est en train de se dessiner. Mais vu sa politique étrangère il est évident, que pour lui la priorité occidentale est maintenue. Son gouvernement eut comme ministre des affaires étrangères l’ancien chef du Club atlantique Solomon Passi. La nouveauté, si on peut bien la distinguer, est que ce mouvement essaya de promouvoir une orientation internationale d’équilibres, sans insister sur un ordre prioritaire qui risquerait d’opposer un azimut à un autre.

Néanmoins l’U.E. reste dans l’opinion l’azimut majeur, surtout après l’invitation officielle à la Bulgarie d’adhérer à l’OTAN. L’attraction de l’Europe est forte, parce que le projet européen est pan-national, un mélange de cultures et d’identités, qui transverse les identités nationales tout en les acceptant comme composantes essentielles. L’opinion politique et la classe politique en Bulgarie adhèrent largement à cette idée d’Anthony Smith, auteur d’un texte de référence sur les identités nationales. L’Europe est, pour lui, « un nouveau type d’identité collective, qui réuni sous sa coupole les nations différentes sans les rejeter »13. L’Europe maintenant pour les élites et l’opinion bulgare est non seulement pas un modèle de modernisation à suivre, mais aussi une réponse aux défis de la mondialisation, une réponse transnationale, et non pas impériale, si on reprend les termes de Ulrich Beck dans son ouvrage sur la globalisation14. De ce point de vue l’Europe apparaît plus attrayante en Bulgarie que l’Atlantique.



L’identité francophone comme choix anti-nationaliste

Choisir une identité francophone complémentaire – c’est déjà une démarche politique anti-nationaliste évidentes. Si on peut choisir ses identités, aucune identité d’a le statut primordial, aussi celle, qu’on appelle nationale. Dans un message récent une amie et collègue du Québec m’a raconté l’histoire d’une chanson humoristique intitulée Mourir pour le Canada. Et elle disait ensuite : « Cette chanson a été très populaire et nous a bien fait rigoler. Et si c'est aussi drôle, c'est évidemment parce que personne ici ni ailleurs à l'échelle canadienne ne pourrait trouver du sens dans le fait de “mourir pour le Canada”. J'aime bien vivre dans un pays que tout le monde perçoit comme un assemblage social reposant sur des intérêts rationnels, comme une fiction politique assumée, et dans lequel personne ne s'investit affectivement. Et puisque c'est très amusant de chanter “je voudrais mourir pour le Canada” et que la seule idée fait rire tout le monde, j'ai très envie de continuer à être de ce pays. » Je pense avoir trouvé la meilleure explication de l’identité choisie, qui s’oppose à tout primordialisme identitaire. Et je partage largement cette conception, voilà pourquoi, tout en étant Bulgare par mes origines proches, je suis aussi un Francophone et aussi bien d’autres choses, que j’accepte comme un choix rationnel, aussi affectif, mais sans y mettre énormément de sentiments, qui puissent me faire perdre l’idée que les identités sont en effet un choix. Et la question qu’il est approprié de poser au sujet de la Bulgarie n’est pas si c’est un pays francophone. Mais la question est de savoir, si la Bulgarie veut affirmer aussi une identité francophone, qui complète ses autres identités.

 

1. Les actes du colloque sont publiés par les Éditions de la Nouvelle université bulgare, Sofia, 2005.

2. Plamen Georgiev, op. cit, p.345.

3. Portant pour Jean-Françcois Crombois ce n’était pas si évident : Cf. Crombois J.-Fr. L’influence de la Conctitution belge de 1831 sur la Constitution bulgare de 1879. « Studia Politica », University of Bucarest, Romania. Vol. VIII, no.1, 2008, pp. 15-26.

4. Alliance française en Bulgarie, cite official: www.afbg.org/fr/plovdiv/presentation_historique.html.

5. Cf. Antoine Roger. L’Incidence de la contrainte externe sur le positionnement des partis politiques en Europe centrale et orientale. In: De Waele, J.M. (éd.) Partis politiques et démocratie en Europe centrale er orientale. Presses de l’ULB. 2002 (p.177-181).

6. Cf. Antony Todorov, The Role of Political Parties in Accession to the EU. Sofia, Center for the study of democracy, 1997, p.21.

7. Le premier ministre socialiste de 1994-1997 Jean Videnov déclare au club Atlanique en 1995, que la Bulgarie a comme objectif stratégique de s’intégrer dans les organisations de défense occidentales telle l’OTAN et l’UEO. Cité par: A.Todorov The Bulgarian political parties and NATO. In: Andrey Ivanov ed. Bulgaria and NATO: The Debate at Five to Twelve. Sofia, Center for Strategic and Applied Studies - the Atlantic club of Bulgaria, 1997, p.31-33.

8. Andrey Ivanov ed. Bulgaria and NATO, op.cit., p.33-34.

9. Il faut rappeler ici que l’ancien ambassadeur américain à Sofia Sol Polanski prit au meeting de clôture de l’UFD au cours de la campagne électorale à la veille des premières élections démocratiques de juin 1990. (Cf. E.Kalinova, I.Baeva. Bulgarskite prehodi 1939-2001. Sofia, Ed. Paradigma 2001).

10. Cf. Antony Todorov, The Roles of the Bulgarian Political Parties, op.cit.

11. Le Mouvement pour le droit et les libertés (MDL où DPS en bulgare) est le parti, qui représente politiquement les minorités Turque et musulmane en Bulragie, fondé en 1989 et représentés dans la majorité gouvernementale issue des élections de 2001. Le Mouvement national Simeon II (NDSV) fut formé en avril 2001 et gagna les élections de juin en formant une coalistion avec le DPS.

12. Cf. E.Kalinova, I.Baeva. Bulgarskite prehodi 1939-2001. Sofia, Ed. Paradigma 2001, p.283.

13. Anthony Smith. National Identity. Penguin, 1991 (p.235 de l’édition bulgare, Edition Kralitza Mab, 2000).

14. Ulrich Beck. Was ist Globalisierung. München, 1997. (Édirion bulgare K&M, 2000, p.241.).


1 Les actes du colloque sont publiés par les Éditions de la Nouvelle université bulgare, Sofia, 2005.

2 Plamen Georgiev, op. cit, p.345.

3 Portant pour Jean-Françcois Crombois ce n’était pas si évident : Cf. Crombois J.-Fr. L’influence de la Conctitution belge de 1831 sur la Constitution bulgare de 1879. « Studia Politica », University of Bucarest, Romania. Vol. VIII, no.1, 2008, pp. 15-26.

4 Alliance française en Bulgarie, cite official: www.afbg.org/fr/plovdiv/presentation_historique.html.

5 Cf. Antoine Roger. L’Incidence de la contrainte externe sur le positionnement des partis politiques en Europe centrale et orientale. In: De Waele, J.M. (éd.) Partis politiques et démocratie en Europe centrale er orientale. Presses de l’ULB. 2002 (p.177-181).

6 Cf. Antony Todorov, The Role of Political Parties in Accession to the EU. Sofia, Center for the study of democracy, 1997, p.21.

7 Le premier ministre socialiste de 1994-1997 Jean Videnov déclare au club Atlanique en 1995, que la Bulgarie a comme objectif stratégique de s’intégrer dans les organisations de défense occidentales telle l’OTAN et l’UEO. Cité par: A.Todorov The Bulgarian political parties and NATO. In: Andrey Ivanov ed. Bulgaria and NATO: The Debate at Five to Twelve. Sofia, Center for Strategic and Applied Studies - the Atlantic club of Bulgaria, 1997, p.31-33.

8 Andrey Ivanov ed. Bulgaria and NATO, op.cit., p.33-34.

9 Ici est à rappeler que l’ancien ambassadeur américain à Sofia Sol Polanski prit part dans le meeting de clôture de l’UFD au cours de la campagne électorale à la veille des premières élections démocratiques de juin 1990. (Cf. E.Kalinova, I.Baeva. Bulgarskite prehodi 1939-2001. Sofia, Ed. Paradigma 2001).

10 Cf. Antony Todorov, The Roles of the Bulgarian Political Parties, op.cit.

11 Le Mouvement pour le droit et les libertés (MDL où DPS en bulgare) est le parti, qui représente politiquement les minorités Turque et musulmane en Bulragie, fondé en 1989 et représentés dans la majorité gouvernementale issue des élections de 2001. Le Mouvement national Simeon II (NDSV) fut formé en avril 2001 et gagna les élections de juin en formant une coalistion avec le DPS.

12 Cf. E.Kalinova, I.Baeva. Bulgarskite prehodi 1939-2001. Sofia, Ed. Paradigma 2001, p.283.

13 Anthony Smith. National Identity. Penguin, 1991 (p.235 de l’édition bulgare, Edition Kralitza Mab, 2000).

14 Ulrich Beck. Was ist Globalisierung. München, 1997. (Édirion bulgare K&M, 2000, p.241.).

 

Accréditation OING Francophonie

Sommaire des Actes de la XXIIIe Biennale

Sommaire

Remerciements

Allocutions et messages

M. le Président Gueorgui Parvanov

M. Alain Joyandet

L'Honorable James Moore

M. Roland Eluerd

Vœux de la 23e Biennale et Voeux en bulgare

Synthèse des travaux, rédigée par Roland Eluerd

Actes du colloque en Sorbonne, samedi 29 novembre 2008

M. Radu Ciobotea

M. Antony Todorov

Gueorgui Jetchev

René Meissel


Actes de la XXIIIe Biennale, Sofia, 29 octobre-1er novembre 2009

Vendredi 30 octobre

Présidents de séances : M. Vincent Henry, directeur délégué aux programmes, Agence universitaire de la Francophonie, Bureau Europe centrale et orientale. Mme Anna Krasteva, professeur de sciences politiques à la Nouvelle Université Bulgare. M. Alain Vuillemin, professeur à l'Université d'Artois. Mme Raya Zaïmova, Institut d'études balkaniques de l'Académie bulgare des sciences.

Mme Andromaqui Haloçi

Mme Cheryl Toman

Mme Mariana Perisanu

Mme Irina Babamova

M. Jean R. Guion

Mme Monique Cormier

M. Erich Weider

M. Stoyan Atanassov

Mme Roumiana L. Stancheva

Mme Rennie Yotova

Mme Mihaela Chapelan

M. Stéphane Gurov


Samedi 31 octobre.

Présidents de séance : M. Richard Lescure, maître de conférence des universités, attaché de coopération éducative au Centre culturel français de Sofia. Mme Line Sommant, docteur en linguistique, professeur associé à l'Université de Paris III, vice-présidente de la Biennale de la langue française. M. Abderrahmane Rida, directeur de l'Institut de la Francophonie pour l'administration et la gestion (IFAG), Sofia. M. Roland Eluerd, docteur d'État ès lettres, président de la Biennale de la langue française.


M. Stéphane Lopez

M. Gueorgui Jetchev

Mme Claire-Anne Magnès

M. Mohamed Taïfi

Mme Stephka Boeva

M. Simeon Anguelov

Mme Odile Canale

M. Jean-Alain Hernandez

M. Richard Lescure

M. Moustapha Tambadou

M. Amadou Lamine Sall

M. Andrey Manolov

M. Alain Vuillemin





A la Une

La Biennale de la langue française et ses partenaires* organisent un colloque international qui se tiendra à Chicago du 2 au 5 octobre 2019 autour de la thématique « Bilinguisme, plurilinguisme : mythes et réalités. Quels atouts pour la francophonie ? ». Les inscriptions sont ouvertes.