Biennale de la Langue Française

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Accueil Publications Florilège des Actes 1963-2003 L'illustration de la langue française
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L’illustration de la langue française


  • La poésie, la chanson, les mots pour rire

  • L’originalité et la richesse des littératures francophones


L’illustration n’est-elle pas l’enrichissement d’une langue par excellence ?

L’originalité de l’idée, la diversité des thèmes, la variété des formes littéraires, du récit au conte et à l’histoire, du poème à l’épopée, la richesse du style. Ici la loi n’existe plus, le sujet à traiter n’a plus de limites. On retrouve aussi l’identité culturelle, multiple, métissée, indéfinissable..

Plusieurs biennales s’y aventurèrent.

Ainsi la poésie fleurit à Moncton, Jersey, Tours, Hull.

La chanson s’envola à Jersey, le rire naquit à Avignon

Les littératures francophones s’invitèrent aussi à tout moment, surtout à Dakar, à Jersey et à Lisbonne. Leurs richesses surgissaient sous des thèmes les plus divers.


La poésie, la chanson


Plusieurs biennales firent une place privilégiée à la création poétique et à la belle chanson.

La richesse des témoignages recueillis mène à un choix illusoire, subjectif et injuste.


La poésie

Thème privilégié de Moncton, Tours, Jersey, Avignon, Hull-Ottawa, la poésie fleurit sous la plume des jeunes, à Moncton (1977), lors du concours Le français et moi auquel 29 pays participèrent, les mots « blottis dans la musique », au fond du creuset de la langue française.


Le lauréat de l’Afrique offrit un magnifique poème :

« Chez le griot du village

Naquit un jour un enfant mâle… »

(Boukaré Konseiga, Burkina, Le français et moi, Actes V p.18 et XV p.56)

Les traditions de son pays eurent à lutter avec la langue française.


« À quoi sert de dire

Que si la France est un berceau

Le français en est le voile ?

(Marie-Christine Barrat, 16 ans, Le français et moi, Actes V p.22)


« La langue française est un outil

Aussi indispensable à certains

Que le fusil ou la charrue.

C’est une puissance qui détruit les barrières… »

« Pour moi, petit noir d’Afrique,

Cette langue qui est mienne, l’ai-je désirée ? »

(Philippe Ekomé, Gabon, Le français et moi, Actes V p.24)


Déjà le doute, dont les échos s’entendent chez les jeunes poètes à Hull-Ottawa (2001), lauréats des Jeux de la francophonie : « Je prends les mots

Mots pâles de neige

En ma paume tremblante

Paroles concassées de l’ébène »

(Michel Thérien, Hull-Ottawa 2001, Actes XVII p. 454)


« Et le dernier mot redevient premier

au commencement d’une langue

toujours réinventée en entier

dans chaque or de chaque gangue »

(Richard Dalla Rosa, Hull-Ottawa 2001, Actes XVII p. 92)


« Reprendre à la musique son bien » disait Mallarmé, même si « la langue française est faite pour être lue ou parlée plutôt que chantée », alors que la "mélodie" sourd « des Rêveries de Rousseau ou des Mémoires d’Outre-Tombe »

(Auguste Viatte, Menton 1971, Actes I p 233)


Le mot est la matière première de la poésie, le résultat d’une alchimie où le travail du poète relève de la magie…Le mot lui-même est un monde. Et il échappe souvent au poète :

« Jamais parole d’homme n’égale son désir… La parole est vouée à la quête impossible… On évoque, on suggère, on n’emprisonne pas… »

Et cependant la langue elle-même est bien sujet de poésie :

« Je sais que je suis bien de France…

Je sais par longue accoutumance…

Sa langue étrange de clarté…

Je suis chaque homme qui la parle…

Du vent du Nord au pays d’Arles…

Ces mots de chair sont ma conscience

Si demeurant qu’ils m’ont changé. »

(Jean Bancal, Tours 1985, Actes IX p. 260)


Mystique ou électronique, la poésie hante les biennales :

« La Parole est Tout

Elle coupe, écorche,

Elle modèle, module

Elle perturbe, rend fou

Elle guérit ou tue »

(Komo Dibi, cité par Mohamed Taïfi, Avignon 1993, Actes XIII p. 165)


Les consonances choisies par le poète s’entrechoquent, se déchirent comme l’idée qu’elles expriment.

« La parole et les mots sont divins. Dieu, qui préfère les hommes à toutes les créatures, les a dotés du pouvoir de la parole, C’est donc un bien sacré… »

« J’espère que mes mots, dictés par le cerveau, chauffés par le cœur, ont coulé comme du miel » dira Mohamed Taïfi à la fin d’une étude sur les liens de la parole avec le corps humain, dans les civilisations africaines.

(Mohamed Taïfi, Avignon 1993, Actes XIII p. 171)


« On accuse souvent la poésie contemporaine d’être d’un abord difficile. Le lecteur moyen, découragé par son hermétisme, se détache d’elle (…) Cette désaffection repose sur un malentendu »

« Ce qu’il faut comprendre, c’est la manière dynamique qu’a le poète d’utiliser le matériel verbal, utilisation "explosive", selon Bachelard.

« Mots

Mots immortels

De cil de ficelle de poudre de sel et de fleur… »

(Achille Chavée)

« La série hétéroclite…défie toute compréhension immédiate, mais les mots (replacés) au centre (d’)associations offrent…plusieurs nuances de sens. »

Et René Poupart, en artiste, se livre à une analyse délicate et séduisante.

(René Poupart, Tours 1985, Actes IX p.295)


« (Le grand poète) éloigne les deux pointes du compas de la métaphore à tel point que le lecteur désespère de "rejoindre les deux doigts" qui écartent le sens… »

(Raymond Tschumi, sur René Char, Tours 1985, Actes IX p.335)


« Dans la trame du discours poétique, la langue apporte son quelque chose au prix d’une rupture systématique avec l’usage. L’écrivain se contente de faire participer à la genèse d’une écriture nouvelle… La langue, malmenée, transformée, bafouée, modelée (est) finalement victorieuse, apte à jouer son rôle… faute duquel nous ignorerions les rythmes pour balafon de Senghor, les fantasmagories de Tchicaya, voire les cristaux d’un Char ou les grands vents d’un Saint-John Perse. »

(Robert Jouanny, Tours 1985, Actes IX p.276)


Faut-il suivre Ronsard qui fait du poète « l’interprète d’un dieu, dispen- sateur de la gloire…, (qui) s’adresse ainsi au Roi : Tous deux également nous portons la couronne, mais, roi, tu la reçois ; poète, je la donne. » ?

(Jean Baillou, Tours 1985, Actes IX p.266)


Cette auréole du poète, une Ivoirienne la conteste : « Il faut donner au poète un statut de citoyen ordinaire…En Afrique, il reste très près de la société et responsable. »

(Véronique Tadjo, Tours 1985, Actes IX p.266)


La poésie serait-elle en danger de mort ? Écoutons le sublime plaidoyer d’une Québécoise, empreint d’un noir pessimisme :

« Qu’on me pardonne d’aborder la poésie en son versant délirant, absolu et irréductible, là où nous la rencontrons tous une première fois durant l’enfance, alors que nous sommes sans défense et sans préjugés. »

« Puisqu’il faut parler poésie, faisons-le avec les loups dressés sur la gloire du couchant et hurlant à je ne sais quels dieux leur ivresse de l’immensité. »…

« La plupart d’entre nous…confinent la poésie à la marginalité d’une cause perdue. »

« Moi, poète d’une province française – ou presque - , je tremble, car j’écris dans une langue qui est vouée à l’isolement parmi les miens,…à une tour d’ivoire. La jeunesse de ma province a cessé de croire en la poésie parce que cette langue – déjà – lui fait défaut… »

(Suzanne Paradis, Tours 1985, Actes IX p.241)


Si les jeunes délaissent la poésie, la méthode d’approche n’en serait-elle pas responsable ?

« En de trop nombreuses occasions, la pédagogie est à la poésie ce que l’éléphant est au magasin de porcelaine.. »

« C’est par exemple un usage exclusif des méthodes de l’analyse formelle des textes… La belle affaire que les élèves identifient à coup sûr assonance, enjambement…, chiasmes…, champs lexicaux…, si les structures n’ont plus rien à voir avec l’émotion ou le bonheur donné par le poème ! »

En des pages fortes et innovantes, par des expériences et des jeux d’écriture, Roland Eluerd montre l’intérêt suscité chez les élèves et la découverte de talents cachés.

(Roland Eluerd, Tours 1985, Actes IX p.287)


Que dire alors de la poésie "électronique" ou générée par ordinateur, la poésie numérique qu’Alain Vuillemin présenta à Bucarest et à Ottawa ?

En germe dans l’Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle), dont la dénomination est due à Albert-Marie Schmidt(*) dès 1959, sont nés jusqu’à nos jours des poèmes et des cédéroms de poésie électronique, où l’on

(*) Nous y avons découvert les Aphorismes d’Albert-Marie Schmidt, le maître incontesté de notre jeunesse de 1941 à 1944, à Caen.

retrouve des citations des Cent mille milliards de poèmes, réalisation conçue par Raymond Queneau dès 1961

(Alain Vuillemin, Hull-Ottawa 2001, Actes XVII p. 96)


Seuls les spécialistes peuvent se risquer à en parler. Serait-ce la mort du livre ? Pierre de Béarn semblait le craindre : « Que devient, avec un tel programme, la personnalité ?… Nous aurons bientôt des robots agrégés de lettres !… Et des prix Goncourt récompenseront des ordinateurs ! »

(Pierre de Béarn, Tours 1985, Actes IX p.282)


De manière plus lucide, ne faudrait-il pas résoudre les difficultés de la poésie née hors de France, en Afrique, aux Caraïbes, là où nous nous contenterons d’un exemple :

« Non, nous ne chanterons plus les défuntes romances

Que soupiraient jadis les doudous de miel

Déployant leurs foulards sur nos plages de sucre

Pour saluer l’envol des goélettes ailées. »

(Guy Tirolien, Guadeloupéen, cité par Robert Cornevin, Tours 1985, Actes IX p.309)


Des bibliothèques n’y suffiraient pas, vu la richesse des œuvres et le nombre de poètes. Mais la politique du livre cher rend inexistantes l’édition et la circulation de ces œuvres de l’au-delà des mers, qui ne touchent qu’un public privilégié. Seuls quelques grands noms nous parviennent, de Senghor à Kourouma…


La poésie mise en musique a tenté beaucoup de chanteurs, au grand dam souvent des poètes eux-mêmes : « Prière de ne pas déposer de la musique devant mes vers. » ! disait Victor Hugo.

Et cependant la chanson berce la vie de la naissance à la mort. La Biennale se devait de l’écouter.



La chanson


La chanson, un avatar de la poésie mise en musique, fut un des thèmes à l’honneur à la biennale de Jersey en 1980, grâce à douze orateurs et à de jeunes lauréats d’un concours international organisé pour cette biennale.

« N’est-ce rien que ce rien qui délivre de tout ? »

(Paul Claudel, Le Soulier de Satin)


« La chanson, comme l’amour, est à la fois simple et mystérieuse, et c’est pourquoi…(elle) échappe à l’analyse. C’est peut-être là que réside sa magie. »

(Angèle Guller, Jersey 1980, Actes VI p. 269)


Le sort de la chanson française en 1980 était menacé par l’omniprésence des chansons en anglais sur les médias. Il était urgent de la défendre et les jeunes le firent d’émouvante manière.

« C’est pas la peine de me répéter

Que les marins se sont tous noyés

Les bateaux sortiront des ports

Et nous les chanterons encore.. »

Ainsi Liliane Cormier, médaille d’or, chanta-t-elle dans L’Héritage le "Grand dérangement" de l’Acadie. (Jersey 1980, Actes VI p. 328)


Écoutons aussi une voix du Rwanda dans un récitatif qui prend en 2004 des accents pathétiques :


« Oh ! jolie demeure

Tu es le paradis

Que Dieu m’a choisi. »

(Gertrude Mupfasoni, médaille d’argent, Jersey 1980, Actes VI p. 329)


La chanson de France surtout fut à la fête : chansons anciennes, populaires, régionales. C’est ainsi que Robert Cornevin, avec émotion, évoqua les chansons de sa Bourgogne natale.

« À côté des poètes de la chanson, une foule de chanteurs enregistrent chaque année des milliers de chansons. »  Deux biennalistes, intéressés par cette abondance de chansons qu’ils appellent "de consommation" et dont beaucoup sont des chansons d’amour, firent mener par des jeunes une enquête sur les chansons d’amour vers 1980. Une analyse poussée des schémas et des procédés leur permit de constater que « cet univers ne revendique que trois valeurs : l’amour, le présent durable et une totale autonomie. »

Mais « (on) n’a pas tort de croire que les paroles sont assez secondaires pour les auditeurs d’aujourd’hui (…) La musique et ses rythmes, la voix avec ses modulations et sa puissance (jouent un rôle) tout autant que les effets scéniques. »

« Une étude exhaustive permettrait seule de comprendre pourquoi les Madame Bovary et les jeunes gens romanesques de notre époque fréquentent si assidûment les discothèques et vivent l’oreille collée à leur transistor. »

(Guy Peeters et Christian Vanrobays, Jersey 1980, Actes VI p. 361)


Et l’on chanta Brel, Brassens, Trenet et tant d’autres, et même les chansons politiques, revanchardes et satiriques, de 1871 à 1914, grâce à Jacques Surel.

« Un mot s’allume dans la foule des mots. Il prend couleur. Il a du poids. » (Brel)

Et de ce poids, de cette couleur, des jeunes savent jouer sans formation préalable…Que ne pourrait-on espérer s’ils en recevaient une ?

(Jeanne Ogée, Jersey 1980, Actes VI p. 348)


D’où les vœux formulés à la fin de cette biennale :

« 1/ Que, dans chaque pays de langue française, l’École, de la maternelle à l’Université, fasse place davantage à la chanson dans l’enseignement du français.

2/ Que des mesures immédiates accordent la part qui revient aux œuvres de langue française sur les antennes de radio et de télévision. »

(Vœux, Jersey 1980, Actes VI p. 407)


En septembre 1980 parut un numéro spécial de la revue Les Amis de Sèvres (n° 5), sous le titre Chanter en français. Sous la plume de Lucette Chambard, présidente de la Fédération internationale des professeurs de français, la biennale de Jersey y fut à l’honneur avec ses jeunes lauréats.

(Jeanne Ogée, La création chez les jeunes, Jersey 1980)

(Revue Les Amis de Sèvres n° 5, p.105)


Ainsi la poésie et la chanson illuminèrent l’identité culturelle.

Le rire en fait-il partie ? Les biennales n’hésitèrent pas à le dire.


« Les mots pour rire »


Si la défense et l’enrichissement de la langue française mènent à des travaux sérieux et austères, le plaisir n’est pas absent. Qualité de la langue, qualité de la vie fut le thème d’une biennale à Lausanne-Aoste en 1981.

« Pourquoi ne pas se laisser surprendre et en goûter ensemble le plaisir… La qualité de la vie est comme le français : il faut la vivre intensément…Et puis en parler.. si le temps le permet ! »

(Jean-Louis Peverelli, Lausanne-Aoste 1981, Actes VII p. 35)


"Les mots pour rire" enchantèrent la biennale d’Avignon en 1993, où s’affronta l’esprit québécois, belge, suisse, africain.

« Dans le creuset de la quotidienneté québécoise sont nés les mots les plus concrets pour rire. »

Ainsi des "grandes oreilles" deviennent des "oreilles en abandon". Les maladroits ont des "mains pleines de pouces" !

Dans les jurons ancestraux s’inscrivent les "sacres", "tabernak". Être déçu ou furieux, c’est être en "calvaire", en "ciboire" !

La liste est sans limite. Et la fraîcheur s’amuse de l’enfance :

« Quand j’étais tout petit et après

j’ai suivi seulement les cours il paraît que l’école

de récréation c’est secondaire… »

(Marc Favreau, dit Sol, cité par Madeleine Ducrocq-Poirier, Avignon 1993, Actes XIII p.269)


Avec beaucoup de finesse, Rabah Chibane offrit un festival de rire en citant le quotidien, aussi bien que Cocteau, Queneau, et même Bergson :

« Sans m’en rendre compte, j’avais tendance, lors des biennales, à jouer les Cassandre ou les statues du Commandeur. J’aimerais aujourd’hui vous offrir un bouquet de jeux de mots, tout en craignant que, selon Bergson, "l’essence de leur formule pharmaceutique ne se décompose à la lumière !" »

  • La lettre et l’esprit - Le verbe et l’esprit

  • La règle et l’esprit - La définition et l’esprit

  • Le télescopage des mots et l’esprit - Le délire verbal et l’esprit

Le rire fusa à chaque étape, de détente et de plaisir. Voici deux exemples, parmi tant d’autres, relatifs à la langue française : « À un homme illettré qui lui disait : Je vous écrirai sans faute, Rivarol répondit : Écrivez-moi comme d’habitude. »

«  Le verbe aimer est un verbe irréfléchi. » (Henri Jeanson)

(Rabah Chibane, Avignon 1993, Actes XIII p. 259)


L’originalité et la richesse des littératures francophones


Immense est l’apport des pays de la francophonie à la littérature française : récit, roman, nouvelle, théâtre , à côté de la poésie, un des aspects les plus enchanteurs.


Le regard et les thèmes


  • Au Canada

Si les écrits de Samuel de Champlain furent oubliés jusqu’au XIXe siècle, la ‘découverture’ – évocation des

lieux – de la Nouvelle-France en 1603 – même si Jacques Cartier le précéda en 1534 – lui assure une gloire non démentie de nos jours.

La XXe biennale, à La Rochelle en 2003, célébra sa naissance à Brouage toute proche, le quatrième centenaire de ses voyages et la fondation de Québec en 1608.

Son regard d’explorateur dans un pays neuf décrivit dans plusieurs livres, dont celui Des Sauvages, les lieux et les mœurs des Indiens, les Amérindiens d’aujourd’hui, « leurs façons de vivre, de faire la guerre, leurs expéditions, leurs langues. »

Regard neuf, nouveaux thèmes. Le « Père du Canada » fut sensible à ses charmes. « Il n’a pas seulement découvert la Nouvelle-France, mais il a rêvé la Nouvelle-France. » Il n’oublia pas cependant de traiter des expéditions de Jacques Cartier et de Duga de Mons.

(Jean Glénisson, Sorbonne 2002 et La Rochelle 2003, Actes XIX pp.40, 46)


« Le thème de la tolérance du jeune pays » unissant Champlain le catholique et de Mons le protestant, ainsi que « la popularité de Champlain sont évoqués dans les manuels de langue anglaise et de langue française. »

(Maurice Basque, La Rochelle 2003, Actes XIX p.43)


  • En francophonie du Sud

« Comment aborder le domaine très vaste qui va du Monde caraïbe à

l’Afrique méditerranéenne, du Sénégal au Shaba (Katanga) zaïrois, de la Franconésie aux îles océaniennes, du Liban déchiré au Cambodge tragique et à un Vietnam qui semble enfin connaître la paix ? »

« Les peuples d’Asie ont à présenter à l’Europe un épanouissement splendide et déjà fort ancien de doctrines philosophiques et morales où notre curiosité a sans doute beaucoup plus à apprendre qu’à reprendre…Les œuvres des Vietnamiens sont d’incomparables témoignages. »

À l’autre bout du monde, « Haïti est certainement le premier pays du Tiers Monde qui ait connu une littérature indépendante » exprimée en français.

Robert Cornevin signalait « le décalage entre le foisonnement de la création africaine – plusieurs dizaines d’ouvrages chaque année - , la qualité des œuvres , et le retard de la critique littéraire… qui disserte sur la négritude des sources … alors que les productions nationales africaines offrent leur puissance et leur diversité… »

« À l’heure actuelle.. plusieurs centaines d’écrivains témoignent en Afrique noire de la qualité de l’enseignement du français, par la qualité de la langue qu’ils utilisent… »

(Robert Cornevin, Moncton 1977, Actes IV p. 169)


Certes, l’emploi de la langue française n’alla de soi que parce qu’il était le moyen de communication à travers le continent africain.

« Il faut classer les écrivains africains, par rapport à la langue française, en trois catégories : les inconditionnels, les réticents et les réalistes…

Pour l’un, le Congolais Tchicaya U Tam’Si, l’usage du français ne résulte pas d’un choix délibéré, mais d’une situation de fait qu’il assume comme « un phénomène naturel ».

Pour l’autre, le Haïtien Gérard Chenet : « Dans mon enfance,… l’intrusion du français m’est apparue comme la présence d’un gendarme ». »

(Jacques Chevrier, Moncton 1977, Actes IV p. 219)


« L’Afrique rurale offre maintenant aux romanciers la richesse de ses caractères, ses superstitions, ses peurs, ses tares inévitables, mais aussi ses danses, ses chants, son génie à la fois sédentaire et migrateur et son pouvoir vital d’aimer. »

(Robert Delavignette, cité par Makhila Gassama, Dakar 1973, Actes II p. 279)


L’expression africaine étant l’oralité, « le patrimoine littéraire, philosophique des peuples sans écriture…, le "Trésor des oreilles" se transmet de génération en génération… La littérature orale, voilà le fond inépuisable où puise l’écrivain africain, qu’il soit poète, conteur, romancier ou historien... »

« Les aèdes, les griots, les anciens, les conteurs sont encore là, vivants témoignages de nos traditions… »

« Tout écrivain africain, tout poète africain n’écrit pas , ne chante pas pour son seul plaisir…, il écrit pour manifester sa personnalité et celle de son peuple… »

« En entrant dans un monde nouveau, en s’exprimant dans une langue nouvelle, le jeune Africain garde toute la pétulance de son verbe créateur…, la frontière entre le réel et l’imagination est brisée. »

Et, la période coloniale étant passée, « l’Afrique doit s’enraciner dans sa culture de base ; …Du contact de deux cultures jaillit toujours une flamme plus éclairante, gage de rapprochement des hommes. »

(Djibril Tamsir Niane, Dakar 1973, Actes II p. 294)


Ce que confirme Moustapha Tambadou à Tours :

« Ignorer sa langue natale, nous met en garde Léopold Sédar Senghor, c’est se déraciner. Ce que nos jeunes écrivains, et, en particulier nos jeunes romanciers, savent bien. Mais le français auquel ils sont en train de donner droit de cité est une langue métisse. Elle est née de la rencontre entre la culture française et les cultures africaines. »

(Moustapha Tambadou et Aliou Fati, Tours 1985, Actes IX p. 326)


Quelques lignes encore sur l’apport maghrébin, le contenu culturel spécifique des œuvres maghrébines.

Cette littérature, différente de la littérature française, se caractérise par « un art de conter…, des allusions, un sens caché, mystique…, des sentences et des aphorismes, une sensibilité particulière, le souci de l’homme, le goût de la vie, peut-être aussi un certain appétit de violence. Le soleil marque tous les hommes de son empreinte, une littérature du soleil, une esthétique du soleil…, une littérature de types, de couleurs, d’odeurs, aux personnages heurtés, violents, aux odeurs de sang. »

(d’après Jean Déjeux, Dakar 1973, Actes II p. 313)

Le regard et les thèmes, neufs, entraînent dans leur sillage une manière nouvelle de s’exprimer, que nous allons aborder.


Le style et les images


  • En Nouvelle-France

Comment le précurseur de la Francophonie, Samuel de Champlain, évoquait-il ses découvertes dans le Nouveau Monde ? « Il écrit dans un français très clair, sans les dialectalismes du Poitou-Saintonge (…) qui en regorgeait. »

Au contraire « quand il s’agit de nommer des réalités nouvelles, (…) Champlain étend le sens des mots français ou utilise des termes amérindiens. » « Le nombre des premières attestations qui sont restées dans la langue en témoignent Il a contribué à l’intégration des mots étrangers en usage dans les colonies. »

Ainsi le mot « Tabagie », qui désignait un festin chez les Algonquins où le tabac régnait en maître, et qui a perdu de sa force en français.

(Marie-Rose Simoni-Aurembou, Brouage-La Rochelle 2003, Actes XIX p.41)


Un autre exemple d’image utilisé en Nouvelle-France vient de la présence de Suisses, mercenaires au Service du Roi, venus avec Champlain et de Mons en 1604. Certains y firent souche et laissèrent des marques dans la langue du Québec

« Le costume des mercenaires suisses, bigarré aux rayures longitudinales, fit appeler "suisse" un petit écureuil, le "tamia rayé" . D’où les expressions québécoises : gras comme un suisse, plein comme un suisse, rapide comme un suisse. » Et aussi l’expression « les Suisses à queue verte », désignant les collégiens ou séminaristes « à la longue ceinture verte. » Le "Suisse" de nos églises en serait une extension sémantique.

Une anecdote amusante, racontée à la première biennale à Namur en 1965 par le québécois Philippe Desjardins, fut rappelée à Brouage : « Au Canada, les termes de « français » et de catholique » étaient synonymes, comme « anglais » et « protestant ». Les premiers protestants en Nouvelle- France ayant été des Suisses, les Belges protestants de langue française furent vite nommés des « Belges Suisses ». Et à Namur, petite localité fondée au Québec, les élèves belges protestants, n’étant pas admis à l’église catholique, devaient fréquenter l’école protestante, de langue anglaise ! »

(Pierre Murith, Brouage-La Rochelle 2003, Actes XIX p.43)


  • En Francophonie du Sud

Si les thèmes et les genres sont neufs, « pour l’écrivain négro-africain, le passage au français n’est pas toujours aisé s’il veut s’exprimer et exprimer l’âme de son peuple. Entre ce qui bouge au fond de lui-même et ce qu’il peut en dire, il y a tout un monde… Traduire… Cette partie intime, inviolable et intraduisible.. exige des hardiesses de style. Reprocher à Césaire et autres leur style, leur monotonie, c’est leur reprocher d’être nés nègres…, d’être restés eux-mêmes, irréductiblement sincères (dit Senghor). »

(Aminata Saw Fall, Lisbonne 1983, Actes VIII p. 345)


Cette hardiesse de style touche d’abord les mots. Ainsi l’écrivain Amadou Kourouma « laisse libre cours à sa verve créatrice,… il recourt à des néologismes (au) relief insolite : marabouter, nuiter, contrebander. Il tire parti… des figures de rhétorique ! « fermer l’œil sur une abeille » pour dire de manière symbolique l’importance d’une difficulté.

(Madior Diouf, Sénégalais, Lisbonne 1983, Actes VIII p. 352)


Choisir parmi les images de Kourouma, c’est regretter les autres, citées par Jacques Chevrier : « La pluie grondante (…) réattaquait au pas de course d’un troupeau de buffles (…) Le tonnerre cassa le ciel… »

« Le jardin commençait à rire ».

Sans oublier le titre Les Soleils des Indépendances qui désignent la succession des jours. Ce passage de Kourouma résonne comme le récit d’un Haïtien, Jacques Stephen Alexis au « réalisme merveilleux » :

« Le vent se mit à galoper et à ruer sur la ville (…) La mer sortit sa robe verte des grands jours et s’enveloppa de châles de dentelles d’écume ».

Le lexique d’Alexis fourmille d’expressions empruntées au créole, à l’espagnol ou à l’anglais, d’expressions (…) spécifiques au peuple haïtien : devant-jour (pour l’aube), pieds-bois (pour arbre), déparler (pour délirer).

Et Jacques Chevrier laisse Alexis conclure :

« Le miracle est que, contrairement aux structures intellectualisées de l’Occident décadent, à ses recherches surréalistes à froid (…), l’art haïtien amène toujours à l’homme. »

(Jacques Chevrier, Jersey 1979, Actes VI p. 91)


Au Maghreb, « ce sont des images propres au parler arabe que l’auteur restitue à sa manière…, un cœur « à l’étroit comme dans un dé à coudre ». (cité par Jean Déjeux, Dakar 1973, Actes II p. 317)

Avec une curiosité amusée, savourons une strophe d’un poème

Le sonnet arabe d’Abdelaziz Kacem, que nous propose Ridha Mezghani :

« L’ambré l’aubère azur et l’alezan en fardes

Ô mousson de l’hégire et la rame moirée

D’un almanach sodant l’arabesque chiffrée

Divan où se hasarde un alchimiste en hardes. »


Tous les mots sont d’origine arabe et présents dans les dictionnaires.

(Ridha Mezghani , La Rochelle 2003, poème publié en entier par Claire-Anne Magnès, Francophonie

vivante n° 4, déc. 2003 p. 254)


Ailleurs, « les proverbes, en littérature malgache, sont toujours des images saisissantes, parfois poétiques. Ainsi au lieu de dire « La parole lâchée ne se rattrape pas », le proverbe malgache dit : « Les mots sont comme des œufs, éclos ils ont des ailes ». » (Le vrai proverbe français n’est-t-il pas : « Les paroles s’envolent, les écrits restent » ?)

« L’emphase et la métaphore… font … partie intégrante du penser, de l’état d’âme… Les mots eux-mêmes se plient à la puissance de ce rythme et s’épanouissent dans le vertige de la sonorité… Les termes ont comme une peur d’effleurer le matériel… (Ils) s’enflent et se déroulent en mélopées…»

(Flavien Ranairo, Dakar 1973, Actes II p. 229)


Ces remarques s’appliquent, semble-t-il, à bien d’autres écrivains et poètes d’Afrique, qui s’exprimèrent à Dakar, Jersey, Lisbonne, Lausanne, La Rochelle.

Aujourd’hui, à côté de la littérature, le français est devenu dans l’entreprise africaine « le trait d’union inter-ethnies, le moyen de communication le plus sûr, l’outil de travail le plus apte… », même si « aussi paradoxal que cela puisse paraître, ceux qui ont le français comme… langue du savoir, de l’élite ne sont pas les plus aptes en affaires… »

« Le français des affaires (en Afrique de l’Ouest) n’est pas le français des bureaux, c’est le français utile, le français de la survie,… le français d’ ancien combattant. Il est ce que la truelle est au maçon… et fait prospérer les individus et même les nations. »

(Boukaré Konseiga, Hull-Ottawa 2001, Actes XVII p.313)


N’est-ce pas un des meilleurs services que le français puisse rendre de s’incorporer à la culture journalière ?

 

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La Biennale de la langue française et ses partenaires* organisent un colloque international qui se tiendra à Chicago du 2 au 5 octobre 2019 autour de la thématique « Bilinguisme, plurilinguisme : mythes et réalités. Quels atouts pour la francophonie ? ».