Biennale de la Langue Française

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La dyscommunication interculturelle

Jean-Gervais YOYO MOUTOME


Directeur ISATIC




« Les peuples seront comme de grands arbres différents à leur base, mais qui mêlent leurs frondaisons dans les hauteurs. »

(Marcien Toya, philosophe camerounais)



  1. Résumé

  2. Remerciements

  3. Introduction

  4. La communication interculturelle

    1. Les valeurs culturelles

    2. Perception et communication interculturelle

  5. La dyscommunication interculturelle

    1. La dyscommunication intragroupale

    2. L’option des valeurs comme sources de dyscommunication

  6. L’universalité : la rencontre interculturelle et non le choc culturel

  7. Conclusions

  8. Bibliographie


1. Résumé

Notre monde est globalisé. Les différences entre les peuples et les cultures sont rendues de plus en plus visibles par ses canaux de communication.

Des écrivains africains comme Amadou Hampaté Bâ et Bernard Dadié ont montré comment le monde du XXème siècle avait besoin de ponts entre les cultures et les peuples à travers leur humanisme opératif. Montaigne dans son humanisme intégral a montré de son côté comment en vivant une culture de l’intérieur, l’on pouvait mieux la comprendre, et par décantation, la vivre en partageant ses valeurs. Ces visions sont plus que jamais d’actualité dans notre XXIème siècle.

La rencontre avec l’Autre, avec sa culture, ses valeurs et ses comportements et attitudes est la base de la communication. Elle n’est pas toujours simple. Il faut espérer une reprise de la pensée d’autrui à travers la parole, une réflexion en autrui, un pouvoir de penser d’après autrui qui enrichit nos propres pensées.

Un type d’universalisme attendu par les occidentaux peut être la rencontre d’un particularisme étonnant. C’est par la raison que l’homme accède à l’exigence d’objectivité et d’universalité.


2- Remerciements :


Mes remerciements cordiaux et amicaux au Président de cette Biennale, Roland Eluerd.

Notre rencontre aux Assises Numériques de Poitou nous a conduits dans le chemin de l’échange et de la découverte de champs communs : culture, humanisme, humanité et action pour notre Monde et l’Homme.

En m’invitant à cette Biennale, il montre ainsi qu’il est un « esprit ouvert », un « ami de l’Afrique », un homme des cultures.

La langue française est apparue pour nous comme un moyen, un outil de réflexion et d’action d’abord, et ensuite un pont entre nos cultures.

J’apprécie en cette circonstance son soutien pour l’avancement du projet ISATIC (Institut Supérieur Africain des technologies de l’Information et de la Connaissance).


3- Introduction

Il existe de nombreuses défini­tions de la communication intercul­turelle. Nous retenons dans le cadre de cette présentation, celle proposée par Stella Ting-Toomey1. Selon elle, les élé­ments constitutifs d'une définition de communication interculturelle sont les suivants :

• deux personnes (ou deux grou­pes)

• de cultures différentes (définition très large de culture)

• en interaction

• négociant un signifié commun.

Le quatrième élément de cette définition souligne l'impor­tance d'essayer non seulement de communiquer, mais également de se comprendre, ce qui est autre­ment plus complexe et difficile.


La Métaphore des icebergs est sou­vent utilisée pour parler de culture, et pour mettre en relief la différence entre la partie visible et la partie in­visible de l'iceberg, la seconde par­tie étant nettement plus importante que la première. Cette partie invisi­ble joue un rôle central pour la sta­bilité de l'iceberg.

Pour la culture, les propor­tions seraient identiques : la par­tie visible (architecture, nourriture, comportements, institutions, arts…) repose sur une partie invisible, bien plus importante (valeurs, normes, croyances), qui lui donne un fon­dement et un sens. Le contexte exerce lui aussi son influence sur les deux parties parfois contradictoires de l’iceberg.

L'image devient d'autant plus ré­vélatrice si l'on parle de commu­nication interculturelle, dans le sens d'une communication entre deux icebergs, et si l'on se deman­de comment l'un des deux perçoit l'Autre. Perçoit-il seulement la par­tie visible de l'autre iceberg ? Sur quelles bases fonde-t-il ses percep­tions et interprétations, si une partie si importante de l'autre iceberg est invisible ?


Les références canoniques (« c’est écrit dans le journal », « ce n’est pas dans le dictionnaire »,…), les catégorisations intempestives (ce n’est pas un homme », c’est un intello »,…), les appréciations sans appel (« c’est bon/mauvais »,…), les impositions liées à la classe sociale (« ça fait vulgaire », « ça ne fait pas distingué »,…) signalent la manière dont les modèles sociaux filtrent et canalisent dans une certaine direction la communication. Dès lors la dyscommunication est attendue et devrait pouvoir se repérer dans les échanges quotidiens entre les membres de groupes sociaux ou des classes sociales différentes.

Pour pouvoir éviter toute dyscommunication, il faudrait pouvoir savoir comment l’Autre entend ce que l’on vient de dire ou comment il comprend ce que l’on vient de faire. Avec l’utilisation incontournable de l’Internet dans notre monde globalisé les « messages rapides » et les « messages lents » passent-ils toujours instantanément2 ? La difficulté linguistique mise à part, il existe bien des sujets de dyscommunication entre partenaires de communautés différentes.


AMADOU HAMPATE BA  affirme, dans son élan  connu de créer des ponts entre les cultures et les hommes que « Ce qu’il faudrait, c’est toujours concéder à son prochain qu’il a une parcelle de vérité et non pas de dire que toute la vérité est à moi, à mon pays, à ma race, à ma religion. » Ceci est pour nous le chemin de l’universalité, un ailleurs dynamique à construire. Le vivre-ensemble exige de penser l’Autre, et de le penser autrement que sous des formes de clichés, des formules rapides et superficielles. C’est ici que la Raison intervient comme exercice de la volonté libre. Autrement dit, Si je me sens respecté-e dans ma culture et perception, je suis davantage prêt-e à respecter la perception de l'autre, et à entrer dans un dia­logue constructif, et vice-versa.

4. La communication interculturelle :

4.1 Les Valeurs Culturelles


Parler de communica­tion interculturelle, revient à parler inéluc­tablement de valeurs culturelles, qui sont à la base de nos attitudes, comportements et fonctionnements, que nous en soyons conscient-e-s ou pas, et que nous agis­sions en harmonie ou en contradic­tion avec les valeurs culturelles des groupes dont nous sommes mem­bres.

Les valeurs sont aussi le filtre au travers duquel nous percevons et évaluons les attitudes et actions des autres. Stella Ting-Toomey observe que les valeurs posent les critères qui définissent une commu­nication appropriée avec d'autres. Elles donnent aussi le ton émotion­nel pour interpréter et évaluer le comportement de personnes étran­gères à notre culture.

Florence Kluckohn3 (en collabora­tion avec Fred Strodtbeck) et Geert Hofstede ont développé des modè­les pour parler d'orientation de valeurs culturelles, et pour établir les liens entre valeurs culturelles et compor­tement. Leurs modèles reposent sur des recherches au ni­veau international et interculturel, et nous permettent de réfléchir à nos propres valeurs culturelles, et à la manière dont el­les diffèrent des valeurs culturelles des personnes de cultures différen­tes avec qui nous sommes en interaction.


Dans le cadre de cette présentation, retenons respectivement

  • Les orientations de valeurs de Kluckohn et Strodtbeck :


Orientation

Spectre des orientations de valeurs

Relations sociales

Lignée

Décisions verticales

I Interdépendance

Décisions de groupes

I Individualisme

Autonomie de décision

Deux exemples des variables culturelles de Hofstede (1991) dans le monde de l'entreprise (recherche effectuée dans 53 pays)

Cultures individualistes

Cultures collectivistes

Identité en termes de « Je »

Identité en termes de « Nous »

Objectifs individuels

Objectifs de groupes

Priorité à l'inter-individuel

Priorité au groupe

Gestion de personnes

Gestion de groupes

Exemples de pays où Hofstede a trouvé un pour­centage élevé de personnes pour qui l'individua­lisme est central :

USA, Australie, Grande-Bretagne, Canada, Pays-Bas, Nouvelle-Zélande, Suède, France, Allemagne

Exemples de pays où Hofstede a trouvé un pour­centage élevé de personnes pour qui le collecti­visme est central :

Guatemala, Equateur, Panama, Indonésie, Pakistan, Taiwan / République populaire de Chine, Japon, Burkina Faso, Kenya4

Cultures à faible distance hiérarchique

Cultures à forte distance hiérarchique

Accent mis sur l'égalité


Accent mis sur la distance hiérarchique


Crédibilité individuelle


Séniorité, âge, rang, titre

Interaction symétrique

Interaction asymétrique

Les subordonné-e-s s'attendent à être consulté-e-s

Les subordonné-e-s s'attendent à être dirigé-e-s

Exemples de groupes où Hofstede a identifié une faible distance hiérarchique :

Autriche, Israël, Danemark, Nouvelle Zélande,

République d’Irlande, Suède, Norvège, Allemagne,

Canada, USA

Exemples de groupes où Hofstede a identifié une forte distance hiérarchique :

Malaisie, Guatemala, Panama, Philippines,

Pays arabes, Inde, Mauritanie, Mali, Singapour


Les valeurs culturelles structurent nos perceptions, et exercent une influence considérable sur les styles de communication et de conflit, ainsi que les normes non verbales que nous développons.


4.2 Perception et communication interculturelle


Selon Merleau-Ponty, le sens plein d’une langue n’est jamais traduisible dans une autre. Nous pouvons parler plusieurs langues, mais l’une d’elle reste toujours celle dans laquelle nous vivons. Pour assimiler complètement une langue, il nous faudrait assumer le monde qu’elle exprime et l’on n’appartient jamais à deux mondes à la fois. Le SG de la Francophonie, Son Excellence A. Diouf l’a signifié dans une idée : la Francophonie est un espace dans lequel le français est la langue partagée, mais chaque culture doit garder sa propre langue.

L'effet de filtre des valeurs culturel­les, bien qu'invisible, étant si puis­sant, nous pouvons observer des perceptions et interprétations dif­férentes de la « même » situation, du « même » mot, du « même » si­lence, et ce parfois au sein d'une « même » culture. Le potentiel pour des perceptions différentes est en­core accentué lorsque les person­nes en interaction viennent d'hori­zons différents et ont des valeurs différentes. La notion de percep­tion est donc centrale lorsque l'on réfléchit à la communication inter­culturelle.

Deux exemples :

  • Vous êtes en Afrique.

Un matin, l'un de vos collègues locaux vous dit qu'il a rêvé de son grand-père, mort depuis plusieurs années. Le lendemain, il ne vient pas au travail.


Rêve : travail du subconscient, ou message des ancêtres ?

Grand-père : vieillard qu'on connaît vaguement et qu'on voit rarement ? L'homme le plus important de la fa­mille ou de la communauté ? Sage ? Oublieux ?

Mort : plus de relation possible avec la personne, ou commencement d'une relation essentielle avec l'an­cêtre ?

  • Etude de texte avec les techniciens de Thomson CSF5 en cours de formation permanente en France. « Mozart assassiné », passage de Terre des hommes de Saint Exupéry.

Après une première lecture, les techniciens ont fait recours au dictionnaire et lui (G-D de Salins) ont dit « C’est totalement faux ! Mozart n’est pas mort assassiné. Il est mort de tuberculose, c’est écrit dans le dictionnaire ! ». Cette expérience rapporte-t-elle a été une véritable leçon. Elle découvrait, à sa grande surprise, que tout le monde ne lisait pas de la même manière et qu’il ne suffisait pas de parler la même langue pour se comprendre.

Nos perceptions dépendent de notre histoire et de notre contex­te. S'ouvrir à la perception de l'autre n'implique pas abandonner sa propre perception originale, mais l'élargir, l'enrichir, peut-être petit à petit la modifier. Si nous souhaitons réellement né­gocier un signifié commun dans une situation interculturelle, nous devons abandonner l'idée que no­tre perception est partagée univer­sellement, et que nos interpréta­tions sont « évidentes ».

En situa­tion interculturelle, il ne s'agit pas de déterminer quelle perception est juste, mais plutôt de s'interroger : « comment se fait-il que je perçoi­ve ce que je perçois, et que tu per­çoives ce que tu perçois ? ». Nous prendrons peut-être conscience du fait que nos perceptions de valeurs culturel­les différentes peuvent se modifier, en fonction de nos propres valeurs et de ce que nos interactions avec des personnes d'autres cultures nous apprennent sur nos valeurs.


Dans la littérature ambiante, les concepts tels que l’Etat, le droit, le politique, la démocratie, pour ne citer que ceux-là, sont ‘’flous’’ car ils véhiculent la réalité anthropologique de l’Occident. Aussi sont-ils loin de servir de base arrière à la rationalité africaine. A ce niveau de considérations simplement cognitives, il convient de réinterroger, sans complaisance, les faits sociaux (les choses)6

Cette approche stigmatise avec audace et caractère le bon vieux réflexe de l’Occident dictant son paradigme contre natures et cultures des autres peuples, et vient renforcer, à la suite de Cheikh Anta Diop, les voies d’un nouvel humanisme planétaire. « Aujourd’hui, écrit le Prince Dika-Akwa, le chercheur africain, le chercheur occidental de l’époque de la décolonisation ne sauraient avoir la prétention d’avancer la science dans la connaissance de l’Afrique, s’ils continuent à ignorer l’expérience propre à l’Afrique, les racines socio-épistémologiques de son savoir spécifique, la logique interne qui sous-tend le développement de ses sociétés et l’indissociabilité des phases "traditionnelle" et "moderne" de celle-ci.7 » Nous pouvons dire l’expérience propre à toute culture.


5. La dyscommunication interculturelle :


L’orientation normative de toute action sociale peut devenir un carcan, un obstacle certain à l’envol de la communication. Nous sommes alors réduits aux modèles impératifs, et même aux préférentiels, et ne communiquons plus que par des messages rapides. Les messages lents nous demeurent hors de portée. De nos jours, les « Tweets » semblent tout dire ! Ils n’ont ni fond ni forme et tant pis pour les règles de la langue.

Dans notre monde où la communication passionne tous les acteurs sociaux, ce qui est le moins certain, c’est le degré de notre réelle communication. Si je me sens solidaire d’un groupe, c’est parce que je partage totalement les codes communicatifs et culturels de ce groupe. Dès lors que je quitte ce groupe, tout peut me devenir étranger, même dans mon propre pays. Si l’on peut admettre cette affirmation, il est aisé de comprendre que la faute est aux modèles qui nous contraignent. En effet, ce qui pour l’un sera jugé « déviant » ne peut être qu’une variante pour l’autre et pourquoi pas un impératif ou un préférentiel pour le troisième8.

Le modèle social est une sorte de filtre pour la communication. Pour les chercheurs américains E.M. Varonis et S.M. Gass, le mot miscommunication9 ne dépend pas seulement des lacunes étrangères d’un des interactants mais aussi du manque de shared background – d’expériences partagées. Nous pouvons ainsi attendre la dyscommunication dans une interaction natifs/non-natifs, plus difficilement – et donc plus intéressant – de la déceler entre interlocuteurs parlant la même langue.

    La dyscommunication intragroupale

Les enseignants de la langue française sont confrontés dans le cadre de l’ « intégration » en France pour des raisons administratives à des personnes venant de cultures différentes, le plus souvent des colonies françaises. Ainsi parmi les enseignants de français langue étrangère, les pratiques didactiques différent : approche constructiviste/communicative ? Communicative ? Devant une question grammaticale inconnue, comment pourrait répondre un enseignant ? Qu’il s’agit d’une erreur typologique ? Voici une structure de phrase : « C’est de repos que vous avez besoin », que dire ? « C’est de repos dont vous avez besoin ? »10

Les Africains qui vivent en France, « éduqués et instruits » raisonnent par l’option de l’intégration, c’est-à-dire acquérir les habitudes françaises. Ainsi, dans le cas du syllogisme aristotélicien avec ses prémisses majeures et mineures, l’Africain va s’adapter. Mais dès qu’il retrouve la logique asymétrique11 du raisonnement africain, certains français deviennent réticents. Ils disent souvent « je te crois ». Le métissage culturel n’est pas volontaire dans les deux sens.

Aucun style de communication n'est meilleur qu'un autre, comme aucune perception n'est plus justi­fiée qu'une autre. Et tous les styles permettent d'aborder tous les su­jets. La difficulté apparaît dans la rencontre entre des personnes pra­tiquant des styles différents, qui ne se comprennent pas ou ne respec­tent pas le style de l'autre.


    L’option des valeurs comme sources de dyscommunication

La valeur pour nous implique l’idée d’une qualité d’être ou d’agir supérieure. C’est, dirions-nous au-dessus des modèles. Elles évoluent suivant le temps et les lieux, mais leur évolution est plus lente ? Peut-être moins perceptible. Chaque groupe se reconnaît par des valeurs communes. Un acteur social peut opter pour des valeurs contradictoires à celles du groupe.

Le modèle de Talcott Parsons12

Affectivité neutralité affective

Universalisme particularisme

Etre (quality) agir (performance)

Globalisme spécificité

Egocentrisme communautarisme

Ce modèle permet de comprendre l’option de valeurs que choisit un acteur social. Par exemple, un président de la Biennale optera pour la neutralité affective, l’universalisme, l’agir dans le but du rayonnement de l’objet de son élection à la tête de sa structure. Il doit s’en tenir à des règles faites par tous (les membres), sans exception.

Cette grille de induit qu’il est aisé de faire le bon choix pour un acteur. Il se peut qu’il y ait conflit si les options de valeurs ne sont pas clairement identifiées. L’identification des degrés de communication sont donc fonction de rôle actuel et de rôle latent.

Même fixée à la société occidentale américaine, la grille de Parsons peut rendre compte des problèmes interculturels entre acteurs sociaux de cultures non semblables. Les africains vivant en France ont du mal à dissocier leur rôle actuel de leur rôle latent. Ces rôles vivent le plus souvent ensemble. Pour les occidentaux, la simultanéité des valeurs semblent contradictoires. C’est le cas de la neutralité affective et l’affectivité. Dans une réunion sociale turque, le maître de maison manifestera envers ses invités une affectivité importante tandis que la neutralité affective sera de rigueur entre lui et ses plus proches (sa femme, par exemple). Chez les africains, la réception d’un ami étranger est une hospitalité parfois sans limite, et la notion de communauté (au sens positif de l’appartenance et des rôles) est un universalisme. Le sociologue Durkheim avait ainsi, à notre avis, mal appréhendé l’intérêt collectif des sociétés dites primitives et l’intérêt individuel des sociétés occidentales.

Ainsi, là où une valeur de type universalisme pour les occidentaux, on rencontre un particularisme étonnant.

En Afrique, l’être des acteurs est toujours plus important que leur agir. Si l’agir est critiquable, il se trouve toujours quelqu’un pour rappeler qui est la personne critiquée (son importance dans les relations collectives ou familiales). Ce n’est pas la spécificité qui détermine les jugements. La société africaine est mue par le communautaire. L’égocentrisme doit être voilé, dissimulé13.

L’anthropologue E.T. Hall propose deux type de sociétés (ou de groupes) : Sociétés monochrones/ Sociétés polychrones pour saisir ce qui se passe dans la communication interculturelle, une voie pour améliorer la dyscommunication. Elle explique pourquoi la dyscommunication est attendue dans les relations interethniques.

Un acteur monochrone distingue clairement entre les rôles alors qu’un acteur polychrone en est incapable. Les sujets polychrones sont polyvalents : ils peuvent être dans le rôle de « père » quand ils sont actuellement dans le rôle de « commerçant ». Dans les marchés d’Afrique, il arrive que les « petits voleurs » soient ramenés dans leurs familles, et cette occasion soit perçue comme une re-prise de conscience de l’éducation des enfants. Jamais un polychrone n’appliquera spontanément la dichotomie de la grille des options proposées par Talcott Parsons.

La dyscommunication peut ainsi s’expliquer par le fait qu’un des acteurs soit polychrone ou monochrone. Avant que ne soit perçue la dyscommunication ou la non-communication, il faudrait mieux chercher à découvrir si l’acteur social est monochrone ou polychrone. Reprenons l’idée de Montaigne : « (…) L’homme ne peut être envisagé en dehors de sa relation qui le relie à ses semblables, au sein de la société. D’où l’importance d’une réflexion sur le politique, puisque le politique est le cadre de concret à l’intérieur duquel se situent à la fois la définition de l’homme et la quête du bonheur et de la sagesse. » Le préjugé est un obstacle qui s’oppose à l’exercice de la raison. Les Américains n’avaient rien de sauvage comme l’avaient voulu le faire croire les Européens. « Le sauvage avait fait vaciller les certitudes ». Dans la même optique, Las Casas affirme que la destruction des Indes a entraîné la destruction de l’Europe puisque celle-ci ne réussit pas à fonder sa relation avec les autres peuples sur l’égalité et la reconnaissance de leur humanité ?



6- L’universalité : la rencontre interculturelle et non le choc culturel

Lorsqu’une personne veut s’intégrer dans une nouvelle culture, on lui demande de modifier, voire d'abandonner des croyances et des valeurs centrales qui l'aident à donner sens à la vie et à définir son identité. Qu'ils soient anodins ou fondamen­taux, ces changements sont omni­présents lorsque l'on vit dans un nouveau contexte culturel (styles de communication, styles vesti­mentaires, règles liées à la manière de prendre les repas, langue, per­ceptions…). En outre, nos pro­pres styles de communication, styles vestimentaires, règles liées à la manière de prendre les repas, langue, perceptions sont soit absen­tes, soit mal comprises. Chaque jour, chaque heure, la personne est poussée à apprendre, à s'adap­ter, à développer des manières de survivre et de fonctionner dans un nouvel univers.

A force d'apprendre, de s'adapter et de développer des stratégies de fonctionnement les réserves d'éner­gie d'une personne s'épuisent, et son seuil de résistance s'abaisse. Au fonds de nous, quelque chose se désintègre… Le choc culturel est la désintégra­tion temporaire du « moi »14, qui se produit lorsqu'une personne se rend compte qu’elle a perdu la capa­cité de construire une vie stable et ayant un sens dans un contexte nouveau. Ce processus comprend une expérience de deuil, de lâcher prise, le lâcher prise du moi tel qu'on le connaissait avant, et tel qu'on le vivait avant, avec des habi­tudes, fonctionnements, valeurs qui avaient un sens, et dont souvent on n'avait même pas conscience. Dès que nous cessons de nous cramponner à notre culture d'origine, nous ouvrons la porte à la nouvelle culture qui nous entoure. Si cette expérience est vécue avec conscience, douceur et ouverture, ce lâcher prise peut être la pre­mière étape d’une réelle intégration dans la nouvelle culture.

La notion de rencontre culturelle nous semble mieux adaptée à appréhender ces changements, ces modifications. Dans la rencontre, il y a un exercice de la raison, un choix conscient et une observation vigilante. C’est ce que prône B. Dadié : Ses publications Un Négre à Paris (1959), Patron de New York (1964), et La Ville où nul ne meurt (1968), ont créé un nouveau genre de littérature africaine qui s’appelle les chroniques. Ses chroniques sont les études des autres cultures et ce sont des efforts de préserver ces cultures.

Essayer de ne pas accuser la culture d'accueil pour tous les pro­blèmes. Essayer plutôt de com­prendre d'où vient la difficulté de compréhension entre la culture d'origine et la culture d'accueil. Ainsi le français parlé en Afrique n’est toujours pas compréhensible par des français vivant en France, même dans les écoles et les universités, par un africain nouvellement venu. Les extensions de la langue utilisées en local et exportées en France ne sont pas « acceptées ».

Le pari humaniste qui associe en l’homme le double souci de l’individuel et de l’universel est notre CHOIX.

  • L’humaniste est un individualiste puisqu’il mise sur la capacité de chaque être humain à se libérer (c’est-à-dire de penser, de douter, de critiquer, de juger par lui-même), de s’épanouir, de se perfectionner, capacités qui fondent son droit à la dignité et au respect inconditionnel de sa personne et justifient en même temps le principe de tolérance.

  • Mais l’humaniste est aussi un universaliste puisqu’il accorde ces capacités et ces droits à tous les êtres humains quelle que soit leur ethnie, leur origine, et qu’il croit en la possibilité de rassembler tous les hommes sur des valeurs et des principes communs..

Ce sont cet individualisme et cet universalisme qui sont le socle des principes laïcs.


7. Conclusions:

De quoi s’était-il agi en vous proposant ce titre ? Nous avons d’abord voulu saisir la communication interculturelle et montrer en quoi elle est utile dans notre monde actuel où la communication par les TIC est à son apogée, parfois au détriment des rencontres humaines.

Ensuite saisir la dyscommunication interculturelle comme réalité, et voir de quelle manière notre intérêt est d’y apporter des ponts, des greffes (sans détruire le tronc, dixit A. Hampaté Bâ) entre les cultures et les peuples.

Il n’y a aucun espoir de voir un jour les Hommes converger librement dans la reconnaissance des valeurs et des principes éthiques communs, tel que le souhaite l’Humanisme, si chaque être humain, chaque sujet, à l’intérieur même de la culture qui l’a nourri et façonné, ne possède la capacité de la critiquer, de l’interpréter, de la comparer et de l’évaluer à l’aide de sa raison, de son savoir et de son expérience personnelle.

Cela nécessite, peut-être, par-delà les différences culturelles, des exigences existentielles similaires ? Et dans notre raison la présence de mêmes principes logiques, des mêmes interrogations, même si les réponses et les finalités peuvent varier d’une culture à une autre au gré des conditions et des situations. L’homme garderait alors le pouvoir, la liberté de réviser et de réévaluer.

Du reste, n’existe-t-il pas déjà dans chaque culture un vaste capital interculturel commun à l’Humanité ? Nous sommes persuadés que chaque culture, par certains aspects de ses contenus, touche à l’universel ; et que la matrice identitaire, si elle est indispensable pour l’Homme, peut devenir le tremplin de son envol individuel vers l’universel. C’est qui est à construire.

C’est pourquoi nous pensons comme A. Césaire et M. Towa que « chacun affirmant sa singularité, les peuples seront comme de grands arbres différents à leur base, mais qui mêlent leur frondaisons dans les hauteurs. »


Je vous remercie.


7-Bibliographie


  • -Une introduction à l’ethnographie de la communication, Pour la Formation à l’enseignement du Français Langue Etrangère.

Geneviève-Dominique de Salins,

  • -Phénoménologie de la perception, Merleau-Ponty,

  • -Education et communication in­terculturelle / Martine Abdallah-Pretceille, Louis Porcher. – Paris : Presses universitaires de France,

  • -Montaigne et le mythe du bon sauvage. De l’Antiquité à Rousseau. Bernard Mouralis,

  • -Les « Mémoires rééditées » d’Amadou Hampaté Bâ,

  • -Communication interculturelle, document CINFO.


1 Dr. Stella Ting-Toomey est professeur de communication à l’Université de Californie, Fullerton.

2

3 In the 1940s, anthropologists Florence and Clyde Kluckhohn and Frederick

Strodtbeck, with the Harvard Values Project, began an exploration of the

Fundamental values held by different cultures (Etude sur les valeurs fondamentales véhiculées par les cultures)..

4 Cet aspect se retrouve pratiquement dans tous les pays d’Afrique

5 In Une introduction à l’ethnographie de la communication, G-D. de Salins, p.112


6 Mbog Bassong, projet de Sociologie africaine

7 Prince Dika-Akwa nya Bonambela, Problèmes de l’anthropologie et de l’histoire africaines, Yaoundé, Clé, 1982, p.362.

8 Sauf à se proclamer Conscience Universelle et ériger son modèle comme « œuvre civilisatrice ».

9 Evangeline Marlos Varonis et Susan M. Gass, Université de Michigan

10

11 Mémoires du Pr Eno Belinga au Président L.S. Senghor

12 Talcott Edger Parsons, 1902-1979, est un sociologue américain qui a élaboré une théorie qu'il appelle fonctionnalisme systémique de l'action

13 Aujourd’hui, des africains « occidentalisés » pensent différemment.

14 Certaines assimilations d’une culture à l’autre se font par la contrainte et violence.

 

Accréditation OING Francophonie

Sommaire des Actes de la XXVe Biennale

Sommaire des Actes de la XXVe Biennale

Livre XXV : Quels militants pour la francophonie au XXIe siècle?

Sommaire

Message de Alain Juppé

Ouverture des travaux par Roland ELUERD

Comité d'honneur (titre et patronages)

Programme des travaux



Actes de la XXVe Biennale, Bordeaux, 13 et 14 septembre 2013


Première séance de travail : Le numérique : une chance pour la Francophonie

Présidence de séance : Jean-Alain HERNANDEZ, ingénieur général des mines (H), président d’honneur de l’Association des informaticiens de langue française,
administrateur de la Biennale de la langue française


Adrienne CHARMET-ALIX

Vivre et promouvoir la francophonie au sein des projets Wikimédia.


Marcel DESVERGNE
L’écosystème numérique mondial, la chance de la Francophonie.


Thibault GROUAS
Encourager et accompagner les initiatives de la société civile en faveur de la langue.


Gaid EVENOU
Les approches plurielles d’apprentissage des langues.


Deuxième séance de travail : Enjeux culturels

Présidence de séance : Line SOMMANT, docteur en linguistique française,
chargée de mission à la Langue française au Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA),
fondatrice des Dicos d’or, vice-présidente de la Biennale de la langue française.


Alain LANDRY
La langue française du 21e siècle : quelle langue française ?


Daniel SAUVAITRE
Francophonie et géographie amoureuse de la pomme et de la poire dans le monde.


Jean-Gervais Yoyo MOUTOUMÉ
La dyscommunication interculturelle.


Troisième séance de travail : Visages de militants

Présidence de séance : Alain VUILLEMIN, professeur émérite de littérature comparée, rattaché au laboratoire « Lettres, Idées, Savoirs » l’université de Paris-Est, membre du conseil d’administration de l’Amopa (Association des membres de l’Ordre des Palmes académiques).


Christophe TRAISNEL
Francophonie(s), francophonisme(s) ? Le militantisme face à la diversité des causes linguistiques.


Cheryl TOMAN
Militante pour une francophonie pan-africaine : Werewere Liking et la Fondation Ki-Yi Mbock.


Quatrième séance de travail : « Société civile » et Francophonie institutionnelle

Présidence de séance : Imma TOR FAUS, directrice de la langue française
et de la diversité linguistique à l’Organisation internationale de la Francophonie.


Fahrida Garga SIDDIKI
La Francophonie telle que vécue par les acteurs de la société civile.


Michèle CARTIER LE GUÉRINEL
Agir ensemble pour la langue française dans les milieux professionnels.


Ribio NZEZA BUNKETI BUSE
La place des militants de la société civile dans la francophonie du 21e siècle.


Cinquième séance de travail : Sud-Ouest en francophonie


Nicolas VAUZELLE
Du laboratoire des usages aux projets coopératifs.


Olivier CAUDRON
Des lieux « francophonissimes » : les bibliothèques


Anne MARBOT
Les vins de Bordeaux : un atout francophone millénaire.


Clotûre


A la Une

La Biennale de la langue française et ses partenaires* organisent un colloque international qui se tiendra à Chicago du 2 au 5 octobre 2019 autour de la thématique « Bilinguisme, plurilinguisme : mythes et réalités. Quels atouts pour la francophonie ? ». Les inscriptions sont ouvertes.