Biennale de la Langue Française

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XXVIIe BIENNALE DE LA LANGUE FRANÇAISE

PARIS 14-16 SEPTEMBRE 2017

Le français au Nouveau-Brunswick : entre défis et enthousiasme

Christian Mbarga



Introduction :


Le français parlé dans la région atlantique du Canada est appelé le français acadien du nom des habitants francophones de cette région, ainsi que de certaines contrées limitrophes dans l’état américain du Maine. Il consiste en un ensemble de dialectes français plus ou moins distincts. Ce français, à l’instar des autres variétés dans les Amériques, a suivi sa propre évolution.

Histoire du français acadien

Le français acadien, langue dynamique, a retenu des traits archaïques, tout en innovant. Parmi les archaïsmes, l’on retrouve un vocabulaire et certains traits rappelant la langue du XVIe et du XVIIe siècle.

La grande diversité des dialectes français du Nouveau Brunswick s’explique par les régions d’origine des colons. Ceux-ci venaient de l'Anjou, du Poitou, de l'Aunis, de la Touraine, de la Saintonge, ou du pays Basque. Certains mots acadiens comme galipote, à l'origine « sorte de loup-garou » remontent au poitevin (poit. ganipote), tandis que d'autres comme chancre « crabe » et écureau « écureuil » relèvent de l’angevin. Certaines zones rurales de ces régions en France conservent des traits communs avec l'acadien (/r/ roulé, certains mots de vocabulaire, palatalisation, etc.).

L’état du français au NOUVEAU-BRUNSWICK

La majorité de francophones comprennent très difficilement l'acadien au premier abord, il faut une exposition prolongée à cette langue pour pouvoir la comprendre.

Traits linguistiques : Phonologie (aspects phonétiques) :Palatalisation de /k/ et de /g/

  • /k/ et /tj/ sont souvent prononcés [t͡ʃ] devant une voyelle. Par exemple, queue, cuillère, et quelqu'un sont prononcés [t͡ʃø], [t͡ʃɥijɛːr], et [t͡ʃɛlkœ̃]. Tiens se prononce [t͡ʃɛ̃].

  • /ɡ/ et /dj/ deviennent souvent [d͡ʒ] (parfois [ʒ]) devant une voyelle. Par exemple, bon Dieu et gueule deviennent [bɔ̃ d͡ʒø] et [d͡ʒœl] ou [bɔ̃ ʒø] et [ʒœl]. Cette caractéristique explique la formation du mot cajun, évolution du mot acadien.

Autres caractéristiques

  • La séquence /ɛʁ/ suivi d'une autre consonne devient souvent [ar] ou [ɑr]. Par exemple, merde et perdre se prononcent [mɑrd] et [pardr]. On entend aussi [maːr] pour mer.

  • le son /a/ est généralement prononcé [ɔ] en syllabe ouverte. Par exemple, pas, , cinéma sont prononcés [pɔ], [lɔ], [sinemɔ].

  • Plusieurs mots qui s'écrivent avec un « o » s'entendent avec un « ou ». Par exemple, homme, comme et chose sont prononcés houme (h aspiré), coume et chouse.

  • Dans certaines régions, le /ɛ̃/ est dénasalisé en [ɔn]. Ainsi, chien, bien et acadien peuvent être prononcés chionne, bionne et acadjonne ou acajonne.

Influence de l’anglais (emprunts et alternance de codes)

La domination de l'anglais, dans les provinces maritimes, a particulièrement accentué que l'usage des anglicismes dans le français acadien. Certaines variétés de l’acadien conjuguent les verbes d'origine anglaise selon le système français. Ainsi, en est-il de braker pour « freiner », friend pour ami, ou encore partner pour partenaire. La construction syntaxique est parfois calquée de l'anglais comme dans l'exemple : « Y'où se que t'arrive/viens de ? » (Where are you coming from?) ou « - Merci. - Tu es le bienvenu » (-Thank you. -You're welcome).

Parmi les variétés de français parlées au Nouveau-Brunswick, deux sortent spécialement du lot :

Il y a premièrement le brayon parlé au nord-ouest de la province.


Les Brayons, appelés également les Madawaskayens, sont les habitants francophones du comté de Madawaska situé dans le Nord-Ouest du Nouveau-Brunswick, autour de la ville d’Edmundston, limitrophe au Québec. A l'origine le Madawaska était une région plus vaste comprenant le nord du comté d'Aroostook dans l'État américain du Maine et constituant la haute vallée du fleuve Saint-Jean. Les Brayons seraient les descendants soit d’immigrants venant de l’Anjou, soit plutôt du pays de Bray en Normandie, d’où étaient partis plusieurs colons français.

Il y a ensuite le shiac/chiac, un parler franglais ou anglo-français qui s’est développé au contact avec l’anglais au Nouveau-Brunswick. Ce mélange vernaculaire est parlé principalement parmi les jeunes générations du Nouveau-Brunswick, notamment près de Moncton.

Le chiac est distinct du français acadien. Ainsi quand le brayon dit :

« Je prends une marche ! », en shiac on dira « je take a walk », pour « je fais une promenade »

Le chiac emploie principalement la syntaxe française avec un vocabulaire et des expressions anglaises. Quelques exemples :

  • « Ej vas tanker mon truck de soir pis ej va le driver. Ça va êt'e right dla fun. » (Je vais faire le plein de mon camion ce soir et je vais faire une promenade. Ça va être vraiment plaisant.)

  • « Espère-moi su'l'corner, j'traverse le chmin et j'viens right back. » (Attends-moi au coin, je traverse la rue, je reviens bientôt.

  • « Zeux ils pensont qu'y ownont le car. » (Eux, ils pensent que la voiture leur appartient.)

  • « Ça t'tente tu d'aller watcher un movie? » (Est-ce que ça te tente d'aller voir un film?)

Le chiac est souvent désavoué par les anglophones et les francophones car il est considéré comme un hybride impur.Cependant, le chiac a été repris ces dernières années par quelques groupes du Nouveau-Brunswick en tant que composante de leur culture collective. Un certain nombre d'artistes acadiens, écrivent et chantent en chiac. Le chiac est aussi utilisé dans la série animée Acadieman.

Plusieurs écrivains du Sud-Est du Nouveau-Brunswick tentent en effet d'imposer le shiak comme langue littéraire, un mouvement très marginal auquel n’adhèrent que très peu d’auteurs des autres régions[].

Le problème de la portée du chiac se pose, car ce langage est surtout parlé dans le Sud-Est du Nouveau-Brunswick. Dans un souci de toucher le plus grand nombre possible de lecteurs francophones, la majorité des auteurs se tourne vers le français normatif. Même Gérald Leblanc, auteur de L'Éloge du Chiac, préfère utiliser le français normatif dans ses livres.


L’importance du français au Nouveau-Brunswick

Le Nouveau-Brunswick jouit d’une situation unique, étant la seule province officiellement bilingue du Canada. Si les différents mouvements de revendications des francophones minoritaires, ont réussi à faire adopter le bilinguisme officiel à la province du Nouveau-Brunswick, il y a environ 50 ans, l’état du français reste critique. Il y a la résistance de la population majoritairement anglophone (ca. 73%) en raison des conflits entre les deux groupes datant de l’époque coloniale.

Néanmoins, le français et l’anglais étant les langues officielles du Nouveau-Brunswick, les services gouvernementaux doivent être fournis dans ces deux langues, selon le choix de l’usager.

La Loi sur les langues officielles encourage donc le choix de la langue française non seulement dans les études mais également dans les métiers.


Le français du NOUVEAU-BRUNSWICK face à ses défis


a) l’utilisation du français dans les foyers ‘français’


Les familles françaises au Nouveau Brunswick sont confrontées à la pression identitaire, sociale, politique, économique et linguistique, en raison de l’omniprésence de l’anglais.

Pour la jeune génération, la culture française est souvent vue comme ringarde et démodée, ce qui l’en éloigne davantage. Devant cette situation, plusieurs familles francophones font un effort conscient pour maintenir la langue française et la culture dans leurs foyers.

En effet, l’un des traits caractéristiques des Acadiens est la force des identités régionales. C’est ainsi qu’ils ont une tendance poussée à s'identifier à leur ville, à leur région, à leur province ou à leur pays avant de s'identifier à l'Acadie. Cette attitude influence souvent le débat sociopolitique et les relations entre les différentes régions[], tout en étant un frein à la formation d’une identité acadienne englobante


b) Le français face à la majorité anglophone

L’un des défis et obstacles du français au NOUVEAU-BRUNSWICK est la relation entre la majorité anglophone et la minorité francophone. Plusieurs anglophones se plaignent que les efforts financiers mis en œuvre pour l’avancement du français et des francophones soient disproportionnels à leur importance numérique dans la province. Les francophones, quant à eux, se plaignent de ne pas être suffisamment représentés dans les différentes instances de pouvoir. Les manifestations des francophones qui réclament plus de droits ont également créé un sentiment de lassitude chez les anglophones, amenant ceux-ci se braquer contre toute revendication des francophones, justifiées ou non.


c) L’étude du français dans l’enseignement public et universitaire


L’un des grands défis auxquels font face les professeurs de français au niveau universitaire est la qualité du français parlé par les étudiants.

Il y a plusieurs types d’étudiants :


i-Les francophones ayant suivi le système éducatif francophone et parlant l’acadien ou le shiac dans leur foyer :

Notre expérience montre qu’au niveau universitaire, il est souvent plus difficile de transmettre un français normatif à ces étudiants, car plusieurs d’entre eux ont fossilisé des formes de français acadien ou de shiac. Pour des étudiants parlant une des variétés de français acadien, il est difficile de ‘désapprendre’ le français pour le réapprendre. Plusieurs opposent un refus catégorique à ce processus.

Cette attitude s’explique car plusieurs locuteurs du français acadien n’ont pas le concept de français standard, normatif ou de français dialectal. Pour eux, la langue qu’ils parlent EST le français. La notion de dialecte vs langue soutenue, ou courant est inexistante.


ii- Pour les francophones ayant suivi le système scolaire anglophone parlant français ou le shiac en famille. Le problème est moins critique, car ceux-ci sont souvent conscients que leur français n’est pas normatif, et qu’il a besoin d’être corrigé, bien que n’étant pas conscients du travail qu’ils devront fournir.

Il faut néanmoins noter que les locuteurs du shiak que j’ai rencontrés, dans mes cours ou dans la vie sont souvent conscients qu’ils ne parlent pas un français standard. Ils sont ainsi plus ouverts à apprendre et à fournir de grands efforts pour pouvoir apprendre un français ‘acceptable’.


iii-Les anglophones ayant suivi le système scolaire anglophone et parlant l’anglais à la maison. Ces derniers forment le groupe ayant le moins de difficultés à accepter de réapprendre et d’améliorer son français, car ils sont conscients de leurs lacunes dans cette langue étrangère. Si parfois leur vocabulaire est plus limité que celui des francophones, leur maitrise de la grammaire, de la syntaxe, de la conjugaison est généralement plus élevée à la fin de leur cycle universitaire.



Stratégies d’amélioration

En tant qu’enseignant de français, il faut trouver des stratégies pour amener ses étudiants à reconnaître la forme acceptable du français standard, normatif international. Voici quelques-unes des miennes :


1. Afin de préparer les étudiants à accepter et à revoir leur position et sentiment vis-à-vis de la langue française, en début de semestre, je donne une leçon sur la diversité du français, ou je présente brièvement les variétés de français dans le monde et au Canada, mais également les registres de la langue française. Cette approche permet aux étudiants de ne pas se sentir agressés par rapport à leur relation à « leur langue française maternelle » ; elle permet qu’ils puissent la voir comme une des variétés du français, et non pas comme déviant de la forme normative internationale. Il est plus facile après cette introduction d’aborder le rapport des variétés dialectales au français standard.

2. Dans certains de mes cours, j’ai réintroduit l’utilisation des dictionnaires-papier en classe, bien que certains étudiants préfèrent utiliser les applications installées sur les téléphones portables.

3. L’un des défis des professeurs de littérature française est le choix des romans à lire. Pour chaque cours de littérature de 3 crédits, la pratique dans notre département consiste à lire 2 à quatre romans selon le thème et le professeur qui l’enseigne. Il faut donc chercher un roman n’étant ni trop complexe, ni trop long afin de ne pas rendre le cours excessivement laborieux pour les étudiants et également le professeur.


4. il y a globalement deux DOMAINES qui demandent une attention spéciale dans l’enseignement du français au NOUVEAU-BRUNSWICK.

a-Le premier concerne l’utilisation de l’auxiliaire être dans les formes composées. Les locuteurs de français acadien, utilisent presqu’exclusivement le verbe auxiliaire avoir et jamais ou rarement être. Ceci a pour résultat que les verbes ne sont pas correctement accordés, en plus de créer la confusion ou des malentendus.

b-Le deuxième concerne la traduction littérale des mots et des expressions idiomatiques et des structures grammaticales de l’anglais vers le français. Ceci est d’autant plus courant que beaucoup de locuteurs francophones au NOUVEAU-BRUNSWICK ont un vocabulaire français très limité, le français ayant été réduit principalement à un patois en usage chez les fermiers ou artisans et sans éducation formelle. Or, ces Acadiens ont souvent été exposés à un environnement anglophone globalement plus éduqué dont les locuteurs possèdent un vocabulaire riche et varié. Plusieurs Acadiens comprennent et maitrisent suffisamment bien l’anglais. Pour pouvoir exprimer ce qu’ils ressentent, les francophones traduisent littéralement les mots et les concepts de l’anglais vers le français.



 

Accréditation OING Francophonie

Sommaire des Actes de la XXVIIe Biennale

SOMMAIRE DES ACTES DE LA XXVIIe BIENNALE

Livre XXVII : Choisir le français aujourd’hui dans les études et les métiers.

Sommaire

Roland ELUERD

Loïc DEPECKER

Patrice HENRIOT


Choisir le français, mais quel français ?

Line SOMMANT

Charline EFFAH


Réflexions sur les méthodes de l'apprentissage du français

Lamia BOUKHANNOUCHE

Renlei WANG

Nadia ORIGO


Pourquoi choisir le français au Maghreb et en Afrique?

Mohamed TAIFI

Amel DJEZZAR

Marianne CONDE SALAZAR

Souad BENABBES


Écrire en français 1

Yves MBAMA

Julia DILIBERTI


Choisir / enseigner le français en Amérique du Nord

Gabriel MICHAUD et Natallia LIAKINA

Christian MBARGA

Metka ZUPANCIC


Choisir d'apprendre le français partout dans le monde

Biagio MAGAUDDA

Petya IVANOVA-FOURNIER

Karen FERREIRA-MEYERS

Cheryl TOMAN


Le français et le plurilinguisme/ la diversité culturelle

Salima KHATTARI

Ekaterine GACHECHILADZE et Nino PKHAKADZE


Écrire en français 2

Bellarmin MOUTSINGA

Wilfried IDIATHA

Evelyne ACCAD


Le français, les études/disciplines scientifiques, les métiers

Sabine LOPEZ

Asmaa Leila SASSI

Raja BOUZIRI

Aminata AIDARA et Ousmane DIAO


Discours de clôture de Cheryl TOMAN


A la Une

La Biennale de la langue française et ses partenaires* organisent un colloque international qui se tiendra à Chicago du 2 au 5 octobre 2019 autour de la thématique « Bilinguisme, plurilinguisme : mythes et réalités. Quels atouts pour la francophonie ? ».